N78: Covid-84
MANUSCRIT N°78
Derrière le masque
Adulte
COVID-84
On pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres. On croque la vie. On écrit pour en
vivre plusieurs. On écrit sur la mort des uns pour leur rendre hommage et pour
perpétuer leurs présences. On écrit sur la mort des autres pour se sentir vivant. Puis
la vie nous croque.
Au réveil dans cette chambre d’hôpital, des haut-parleurs crachaient de leur
voix d’androïdes « Vous avez eu une insuffisance respiratoire » je suis intubé,
mon cerveau turbine. Une machine respire pour moi. En 2020, l’humanité pensait en
avoir fini avec le Coronavirus. Je me rappelle, j’avais 10 ans. J’entendais mes
parents à longueur de journée s’envoyer leurs espoirs et leurs angoisses en pleine
figure. La cacophonie industrielle avait laissé une partition vide où les oiseaux
pouvaient écrire leurs notes de musique. Mes parents espéraient que notre
communauté humaine comprendrait que si elle voulait vraiment sauver sa demeure,
elle le pouvait. La preuve fut sous notre nez durant un instant de l’Histoire : la grande
machine du capitalisme ralentissait, les écosystèmes cicatrisaient. Et pourtant les
seules conclusions prises par le gouvernement avaient été d’informatiser et de
robotiser toute une partie de la société. Je me rappelle, la maîtresse nous envoyait
les leçons par internet. Lors du confinement les écoles avaient fermé, je n’aurais
jamais cru qu’elles le resteraient pour toujours. La sécurité face à la contamination
est le prétexte favori des politiciens pour accumuler les lois liberticides. Aujourd’hui,
en 2084, ce sont des intelligences artificielles qui corrigent les copies des enfants. Il
est interdit de sortir sans masque de protection personnalisé par un flashcode, que
les drones de surveillance scannent à longueur de rue. Depuis le covid-19, le virus a
muté et la paranoïa règne en maître dans la république du chaos. L’autocensure de
chacun a transformé le rapport à l’autre. Plus d’embrassades entre amis. Des
campagnes de préventions incitent les gens à faire des tests de dépistage avant
d’enlever son masque face à une personne, avant un premier baiser. Heureusement
que nous avons encore le droit d’aimer, d’embrasser.
Le robot qui me sert d’infirmier arrive vers moi et prend ma température en
mettant un capteur sur mon doigt. "39°c." Cette pièce aseptisée manque
cruellement d’humains et déborde de ce blanc immaculé de l’indifférence. Je me
rappelle la gentillesse de l’infirmier qui avait soigné ma fracture, lorsque j’étais tombé
à vélo à l’anniversaire de mes huit ans.
La révolte du personnel hospitalier avait motivé le gouvernement à privatiser
et surtout à robotiser chaque corps de métier. Les robots ne contestent pas, ne se
mettent pas en grève, n’attrapent pas la crève De réforme en réforme, les métacliniques avaient vu le jour au bout d’une dizaine d’années. Soi-disant pour alléger le
travail des hommes et s’adapter aux coupes budgétaires. À l’époque j’avais participé
à l’édition d’un recueil avec d’autres poètes pour alerter sur les dangers du monopole
de la technologie, cette pelle qui enterre l’humain et donne de fausses solutions aux
problèmes systémiques. Malheureusement, la poésie n’arrête pas la marche du
monde. Les infirmiers se sont peu à peu fait remplacer par des intelligences
artificielles. Seuls quelques médecins sont restés pour superviser ces e-soignants.
Tout à coup, les machines autour de moi commencèrent à se faire entendre,
et une déferlante de bips envahit les ondes de la pièce. Je ne veux pas mourir, pas
maintenant ! Le robot m’injecte un produit qui me chauffe le bras. Une sensation de
chaleur envahit alors chacune de mes cellules, la colère s’allégea autant que la
pesanteur de mon corps. Mes pensées devinrent juste sensations. A présent, je me
noie dans tout ce blanc. Flottant.
«Bienvenue au Pays doré.»
La seconde chose que je perçus après l’invitation de cette douce voix fut la sensation
de l’herbe humide sous mes mains. J’ouvris les yeux comme lorsqu’on pousse
l’épaisse porte pulmonaire qu’est notre première inspiration de nouveau-né. Je n’avais
plus mal, je respirai la forêt à pleins poumons.
Suis-je mort ?
Tout questionnement existentiel s’évapora lorsque je la vis, aussi belle qu’une femme phœnix. Nous étions dehors, sans masque et sans angoisse. Elle était descendue,
comme tombée des nues.
« - Chéri, tu t’étais endormi. Tu semblais agité comme si tu avais fait un mauvais rêve.
Je me suis permis de te réveiller de ta mort apparente. Il ne nous reste plus que quinze
minutes pour profiter de cet instant de liberté, me chuchota-t-elle. Tu vois cette grive,
elle chante pour toi. Puis pensive, elle ajouta : Combien de personnes ne se risquent
pas à vivre pleinement, de peur de ne pas être conforme?
- Tu n’as pas l’air réelle, laissai-je échapper.
- Si je suis un personnage de ton imagination, tu es le bourreau de toute cette
mascarade, me répondit-elle avec désinvolture.
- Tu es la première chose que je sens dans cette minute de liberté
- Arrête de digresser, poète! Il te reste quatorze minutes pour m’embrasser et ainsi
résister au quotidien sordide du Parti et surtout à sa dictature.»
Lorsqu’elle prononça les mots Dictature et Parti, je compris que j’avais atterri dans
l’univers de Big Brother. La mystérieuse machine de mon inconscient m’avait propulsé
dans un des passages littéraires les plus rédempteurs. Partie 2, chapitre 2. Lorsque
Julia fait parvenir un mot à Winston pour le mener à l’extérieur de Londres et résister
en s’aimant.
Je n’osais pas lui dire que je venais d’une démocratie, où l’on pouvait aimer, s’informer
et s’exprimer librement. Mais pourtant le contrôle permanent, amplifié par les moyens
technologiques, rendait plus difficile la jouissance de notre libre-arbitre. J’avais déjà
fait des rêves lucides auparavant, mais à présent je sentais intensément ma double
existence s’affirmer
Mes lèvres fusionnèrent avec les siennes, formant l’éternité que j’avais tant souhaitée.
Nos vêtements s’arrachèrent comme si le vent avait aspiré le peu de civilisation qui
s’abritait dans ce coin de clairière.
Elle m’embrassa encore et nos sueurs se mélangèrent comme deux couleurs
primaires, en engendrant une secondaire. Une couleur verte germait de nous,
semblable à celle de la feuille du pissenlit, poussant près de notre lit naturel. Elle
s’enracinait en moi comme le faisait cette mauvaise herbe dans le béton de la
civilisation. L’air s’entrechoquait, craquelait et imprimait dans mon esprit une
métaphore que j’espérais pouvoir retranscrire lors de mon retour dans ma dimension.
Retournerai-je à la vie ? Le voulais-je vraiment ?
« Le temps file, je pars la première pour une plus grande discrétion. Attends dix
minutes, et reprends ta route. On se reverra dans une autre vie, me murmura-t-elle en
m’embrassant sur la joue. »
« Vous avez une visite. » Hurla une voix métallique et dissonante. Je sus dès
lors que ma nymphe des clairières avait quitté ma psyché et que j’étais revenu à la
vie. Plus de tube dans ma bouche, plus de respiration artificielle. Plus de soleil et
d’air forestier, non plus. Seulement un masque de tissu me couvrait la moitié
inférieure du visage. Les portes coulissantes de ma chambre s’ouvrirent et j’aperçus
une silhouette aussi jeune que celle rencontrée dans ma réalité onirique. Tout
ondulait autour de moi, un visage caché par un masque, cheveux noirs, de grands
yeux noisette s’approchèrent:
« Comment te sens-tu ? Le medic-écran m’a indiqué que tes fonctions vitales se sont
stabilisées et qu’ils allaient te garder au moins une semaine.
- Qui es-tu ?! Enlève ton masque ! Arrivais-je à balbutier avec ma gorge sèche.
- C’est Julia, chéri. Tu sais bien que l’on ne peut pas retirer nos masques, d’autant
plus dans un hôpital. Tu es resté deux semaines dans le coma artificiel, tes poumons
se sont résorbés. Je suis tellement rassurée. Tiens, je t’ai apporté quelques
douceurs et ton livre fétiche. » Dit-elle, les yeux souriants.
L’angoisse me submergea. Fou, je lui arrachai son bout de tissu d’un geste
brusque. L’alarme sonna de toute part comme une injonction à quitter la
chambre. «Remettez votre masque, remettez votre masque » je le serrai dans ma
main. Des sécu-robots emportèrent le beau visage de cette Julia qui avait habité mon
rêve. Elle lâcha ce qu’elle avait dans les mains.
À présent seul, je découvris avec stupéfaction, à terre, une tablette de
chocolat et le fameux 1984 de Georges Orwell.
Combien de pas y a-t-il entre une société qui contrôle les libertés, comme
celle d’aimer ou contester, et une autre qui les anéantit totalement ? À partir de quel
moment le masque fusionne avec notre peau et gomme l’être qu’il y a derrière ?
- Lili Zaza
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