N63: La Question aux réponses

MANUSCRIT N°63
Derrière la masque
Adulte

LA QUESTION AUX RÉPONSES

Je me pose toujours la Question. Ou plutôt, je me la pose tant que je ne suis pas épuisée de me la poser, tant que je refuse encore de l’enfouir au plus profond de moi, de l’étouffer pour un temps, avant qu’elle ne reprenne son souffle et ne revienne à l’assaut. Encore et encore, à chaque personne croisée. A chaque fois que je parle, à chaque fois que j’entends des paroles. A chaque fois que je vois des visages, troublés ou impassibles. A chaque fois que des yeux semblent m’appeler ou me fuir, m’adresser un appel au secours ou me dissimuler leurs colères et leurs peines.

Alors je monte sur scène. Une fois de plus, je me lance pour vivre quelque chose qui m’apporterait un fragment de réponse, une pièce de cet impossible puzzle qui m’obsède. J’ai d’ailleurs besoin des deux faces de chaque pièce : observer la vie partagée par d’autres sur scène, et vivre sur scène en partageant cela avec d’autres. Etre spectatrice et actrice. 

Aujourd’hui, c’est bien sur la scène que je suis, après avoir attendu si longtemps, sachant que c’était là qu’il me fallait aller, sans pouvoir me lancer. Une fois de plus, je constate ainsi que sur la scène comme dans le monde, l’humain se joue et se rejoue, se cherche en se fuyant, se voit dans le miroir sans oser se regarder. Le grand trac de l’humanité. Voilà ce que j’ai en tête juste avant de me lancer. J’inspire profondément, je fixe un instant l’obscurité de la scène devant moi, et je plonge. Je m’empare de l’histoire de Naïla, cette jeune fille libanaise aux mots durs en temps de guerre civile, aux mots d’amour dans l’enfer des massacres humains. Je fais corps avec elle, je saisis cette vie dont je ne connais rien, si loin de ma pauvre petite vie de riche occidentale aussi utopiste que désabusée, aussi révoltée que passive. Mon identité prend forme avec la sienne. Dans la salle, tous observent cette jeune libanaise avec laquelle je fais corps, ou m’observent, moi, faisant corps avec elle. Pour eux, s’ils y réfléchissent, j’ai pris un masque ce soir. Le masque de Naïla. Un masque que je déposerai en coulisse pour donner à voir mon vrai visage à la sortie du théâtre. Mon vrai visage, derrière le masque…

En attendant, les mots débordent de ma bouche, de mon corps, me dépassent, alors que je leur donne vie, que je les vis. Sa colère est la mienne, sa révolte se fond dans la mienne, nous partageons nos larmes de rage vengeresse et nos sourires amoureux. Naïla et moi. Le visage et le masque, le fond et la forme, la vie et le corps.

Rideau. Souffle court. Applaudissements assourdis par l’émotion. Chaleur humaine de la salle qui s’est mise en branle en réponse à la scène. Salut comme sas de « retour au réel ». Masque arraché ? Peut-être… Mais toujours la Question.

En sortant, j’ai du mal à reprendre mes esprits : avoir laissé le masque me donne davantage l’impression d’avoir oublié une partie de moi-même en arrière. Je passe la porte du petit théâtre de Sisyphe, et j’inspire longuement en fermant les yeux, laissant l’air froid du soir se répandre dans mon corps, me rappeler à lui, comme quand on se pince pour vérifier qu’on ne rêve pas. J’ai laissé les autres à l’enthousiasme et aux rires : j’ai besoin de prendre le temps de savourer cette nouvelle expérience, pour que la pièce du puzzle, celle de Naïla, ne m’échappe pas.

Par la vitre, je regarde ceux qui sont restés à l’intérieur, bavardent et s’agitent, comme pour prolonger la scène un peu plus. La Question. Ca ne rate pas, elle surgit sans attendre, à la vue de ces gestes et regards plus ou moins convenus, mais qui expriment quelque chose malgré les rigidités sociales qui les enserrent, inconsciemment souvent. Ces gestes et ces regards qui sont ceux des autres : facile d’interpréter telle parole, tel regard, il suffit d’y appliquer les principes de conventions qui nous sont bien connues. Des sourires, des éclats de rires, des paroles emmêlées et des embrassades : signes d’une atmosphère chaleureuse, d’êtres humains heureux. Facile… 

Je croise le regard d’un homme d’une cinquantaine d’années que je ne connais pas, un regard usé mais apparemment vif, un regard auquel il est difficile de donner un âge. Il me sourit en haussant légèrement les sourcils, ce que l’on interprète généralement comme un signe interrogateur. Je lui souris en retour, bien sûr.

Il continue de me regarder avec une curiosité bienveillante, et son regard aimante le mien. J’ai l’impression que malgré le masque, ce masque qui est le mien et qui survit à tous les masques éphémères déjà endossés, malgré tout, il perçoit dans mes yeux la Question, plus vive que jamais. Peut-être que je passe pour une folle. Ce ne serait pas la première fois. « Fille de la Lune », comme ma mère aime à m’appeler. Mais pourtant non, j’ai le sentiment que cette fois ce n’est pas le cas, ce regard qui semble chercher à m’apporter des réponses a quelque chose de tout à fait singulier : ma curiosité n’en est que plus vive. Et comme s’il en était de même de son côté, l’homme aux cheveux blancs et au regard d’infini – comment le décrire autrement ? – pousse la porte du théâtre pour venir me rejoindre dans le froid. 

Il s’approche de moi, sans un mot, sort tranquillement une cigarette, qu’il allume et fume lentement, tranquillement. Je le regarde, sans craindre de sembler indiscrète. Lui semble pensif, mais le regard qu’il fixait sur moi il y a quelques instants est à présent dirigé vers les étoiles. Nous restons ainsi plusieurs minutes. La plus courte des éternités. Lui, sans doute traversé par des idées et des images qui m’échappent. Moi, habitée entièrement par la Question, et par la présence de cet homme, dont le regard semble pouvoir donner toutes les réponses.

« Naïla. » Je sursaute. Sa voix étonnamment grave et forte a raisonné dans la petite rue silencieuse. « Très humaine, poursuit-il. Davantage qu’un simple masque. Davantage même que ce qu’il y a sous nos masques à nous. » Je sursaute à nouveau : ce mot de « masque », répété avec insistance, et appliqué à chaque être humain, y compris hors de la scène, ce mot et ces phrases résonnent en moi. Ses mots m’étaient adressés comme une réponse, et c’est cette réponse qui fait exploser la Question en moi, lui fait prendre une envergure qu’elle n’a jamais eu. Les réponses alimentent toujours la Question.

Alors les images me submergent. Je revois mon père me disant avec un grand sourire qu’il ne sera pas parti longtemps, alors qu’il sait pertinemment qu’il ne reviendra jamais, faisant à présent vrombir la Question dans mon crâne, des années plus tard. Je revois ce jeune garçon somalien avec qui je m’étais liée d’amitié lors d’un voyage humanitaire, dans ma quête ancienne de réponse à la Question, et je revois cet air impassible qu’il gardait en toutes circonstances, face à la détresse et la mort des siens, qu’il tentait d’aider comme il pouvait. Je revois le mélange d’émotions indéchiffrables dans ses yeux et dans son corps, et la Question se joint à ces images révoltantes, faisant couler des larmes le long de mes joues. Je revois cette femme politique à la télé l’autre jour, disant toute son émotion devant les images des réfugiés et de leurs conditions de vie déplorables dans le Nord du pays, et face à l’évocation des séparations engendrées par les expulsions de sans-papiers, cette femme politique aux yeux presque embués de larmes, une apparente émotion qui ne l’a pas empêchée d’affirmer ne plus avoir le choix, devoir freiner drastiquement l’accueil de migrants pour préserver la patrie. Et c’est cette fois l’incompréhension qui agite la Question devant mes yeux.

Je serre les poings et les paupières. Puis je rouvre mes yeux qui débordent de la Question, cette Question que j’adresse à l’homme en réponse à ses réponses, comme pour l’en remercier : « Qu’y a-t-il derrière nos masques à nous ? ». Il me sourit encore de ses yeux grands ouverts, et réponds, comme une évidence : « Recommence demain. Et après-demain. C’est la Réponse que tu donnes toi-même à ta Question. »

Alors oui, demain, je remonterai sur scène, et je ne mettrai pas le masque de Naïla, car je sais que nous nous trompons tous : en pensant enlever le masque de Naïla, je n’ai fait que remettre mon propre masque, le masque que je suis contrainte de porter. Alors non, je ne mettrai pas le masque de Naïla, mais j’enlèverai le mien pour donner à voir une bribe d’humanité à nu, juste pour une heure : voilà tout ce que je peux offrir au monde, voilà ma seule Réponse.

- Emilie Vince

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