N61: Derrière le masque

MANUSCRIT N°61
Derrière le masque
Adulte
2ème PRIX

DERRIÈRE LE MASQUE

Il me regarde. 
Impitoyable il me regarde. Depuis que la nouvelle est tombée, depuis que nous n'avons plus le droit d'aller et venir comme il nous chante. Depuis que ce virus idiot frappe aveuglément dans nos foyers, lui, il me regarde. 
C'est un masque de carton-pâte, qui recouvre le visage du milieu du front à la lèvre supérieure. Ça coince un peu au niveau des cils, qu’on est obligé de réordonner. Larges pommettes rouges sang, enluminures dorées qui soulignent les plissements d'une expression ahurie. Ce masque est effrayant. Je ne conseille à personne de le porter, c'est une expérience terrifiante. 
Dans la glace, quand je l'ai essayé pour la première fois, j'ai détesté le regard fou qu'il m'a lancé d'emblée. Je l'ai retiré frénétiquement, mes doigts maladroits bataillant avec le lacet noué derrière ma nuque. Il est retourné au clou, sur le mur du couloir. 
Ce n'est pas moi qui l'ai accroché là, c'est Marvie. 
Marvie accroche toutes sortes d'objets aux murs. Comme une baroudeuse de retour d'équipée sauvage. Marvie qui n'est jamais sortie d’Île-de-France. Elle les appelle ses trophées de chasse. Ou ses horreurs. Elle fait comme si tout ça n'était rien, mais je sais qu'elle y tient plus que tout au monde. 
Il y a là des objets en bambou, des figurines en plâtre, quelques icônes mal finies, des figures en laine bouillie ou en fil de scoubidou, un vilain tableau, des photos, parfois encadrées. Sur certaines d'entre elles on voit Marvie bras dessus bras dessous avec une patiente. Moi je dis cliente. Ça a le don d'agacer Marvie. C'est notre guéguerre pour de rire avec Marvie, elle me parle de Jérôme, je lui parle de ses clientes.
Avant cette fichue journée, je ne faisais plus attention à cet horrible masque, il avait même disparu de mon champs de vision.

C'est bizarre comme on s'est rencontré avec Marvie, j'aurais jamais cru. Cette grande fille avec ses cheveux qui jettent des éclairs à la ronde, son pas pressé, son petit rire qui cingle. Pas du tout le genre de fille qui prend le temps de me répondre quand je dis « le Seigneur peut vous aider, prenez cinq minutes pour aller à sa rencontre ». 
Ce jour-là elle m'a regardé du coin de l’œil, a eu un temps d'hésitation, puis est venue droit sur moi. « C'est vous le Seigneur ? Faut arrêter de parler à la troisième personne, c'est un peu pompeux, non ? » Puis devant mon silence baveux. « Allez je blague, mais sérieusement, vous avez pas autre chose à faire ? Chercher un vrai boulot, voir des amis, vous allez pas faire ça toute votre vie, non ? » Toujours ce « non ? » qui termine ses phrases, Marvie vérifie l'air de rien que son interlocuteur la suit, qu'on est d'accord sur l'essentiel.  
Et puis on a commencé à parler, c'est à dire qu'elle m'a embarqué dans sa course ou que je l'ai suivie dare-dare, comme on veut. J'ai essayé de trouver quelque-chose d’intéressant à lui dire sur moi, qui ne la ferait pas fuir. Une fille comme elle à mes côtés, j'avais l'impression que tous les passants me dévisageaient en se disant « ben dis donc, qu'est ce qu'il fait avec une fille comme ça ce type-là ? » Il faut dire que si Marvie en jette, et elle en jette croyez-moi, de mon côté je suis plutôt du genre insignifiant. Un grand nez perdu au milieu d'une bouille ronde pas finie à la Tom Sawyer, une démarche de looser qui se réveille, des fringues qui puent un peu, la grande classe.
Ce matin-là je lui ai dit que j'étais homosexuel. Comme ça, pour trouver quelque-chose à dire. C'est pas vrai mais ça a marché. Je l'ai vu à sa façon de me parler d'un peu plus près, de me taper du coude en me taquinant sur le Seigneur et toutes les salades écrites sur mes fascicules Ma route avec Dieu. 
Et puis très vite, de façon inexplicable, on ne s'est plus quitté. Je l'écoutais au petit matin raconter ses journées de treize heures, je lui préparais des casse-croûtes, un vrai petit couple. Quand sa colocataire est partie, j'ai emménagé chez elle naturellement. J'avais trouvé un autre petit boulot mieux payé, j'avais jeté tous mes habits de vieux chat mal peigné et je commençais à y croire tranquillement. 
Ça commençait même à devenir une drôle d'histoire notre histoire. 
Marvie était célibataire depuis plusieurs mois et j'étais de moins en moins bavard sur mon amoureux imaginaire, sans oser bien sûr lui révéler que c'était du vent, qu'elle était la plus belle fille du monde et que j'étais fou d'elle depuis le premier jour. 
Comment sortir de mon piteux mensonge. J'avais obtenu plus que le Graal avec ces bêtises : la confiance de Marvie, son attention, son affection, et je dormais tous les soirs à quelques mètres de son lit. N'empêche, impossible d'avancer à découvert désormais, je ne voyais pas de solution. Marvie me taquinait au sujet de Jérôme à tel point que je croyais parfois qu'elle avait tout deviné... Mais au détour d'une confidence je comprenais que non, sa candeur autant que ma stupidité me faisait mal au cœur.
Et puis le virus a frappé. Marvie a enchaîné sans trembler des journées de quinze-seize heures, je faisais l'intendance, la lessive, les repas tout prêts à réchauffer pour qu'elle puisse manger à n'importe quelle heure du jour et de la nuit et dormir un peu sans tracas. On était en guerre et j'aurais tellement voulu la protéger mieux que ça, la serrer dans mes bras, lui dire de rester tranquillement confinée, que tout ça allait passer... J'aurais pu à ce moment-là. J'aurais pu tout lui dire et les événements auraient joué pour moi, elle aurait voulu en reparler plus tard, elle aurait digéré les choses entre deux soins, elle aurait compris, et finalement elle n'aurait plus pu se passer de moi, un vrai petit couple je vous dis.
Mais bien sûr j'ai rien dit. Et je suis là comme un con à regarder le mur. Et il y a ce masque qui me regarde aussi et ça va me rendre dingue. 
Marvie n'est pas rentrée depuis deux jours, elle dit qu'elle dort sur place, que sinon c'est pas tenable, qu'elle n'a plus le temps de rien.
Moi je n 'ai pas dormi depuis deux jours non plus, je ressasse. J'échafaude. Je me morfonds surtout. J'ai lu les chiffres de son service, quarante pour cent du personnel est infecté, plus personne ne sort. Pas vivant en tout cas. Faîtes que Marvie n'attrape pas cette saloperie, Seigneur, vous qui savez, vous qui savez qui je suis, vous qui savez que je n'ai jamais cru en vous mais qu'il fallait bien manger, maintenant que je me livre nu et fragile comme le nouveau-né et le vieillard, faîtes que Marvie revienne et me pardonne.
Vaine prière devant un mur blanc constellé d'objets disgracieux. L'expression musée des horreurs passe dans mon esprit comme un personnage de bande dessinée. Sur mon épaule, il sautille et crie dans mon oreille : 
« Derrière le masque ! Va voir derrière le masque du musée des horreurs ! » Alors par désœuvrement, je me lève, je soulève de l'index la hideuse parure et je découvre stupéfait une petite clef dorée dont le porte-clef mentionne une adresse à deux stations de métro d'ici. Tout se déroule alors comme si quelqu'un d'autre utilisait mes jambes. Je sors de l'appartement et marche droit devant, le trottoir se déroule à l'infini, j'ai l'esprit vide, un automate dans une vitrine. Il fait étonnamment beau et les rues sont vides et tristes comme dans un mauvais rêve. Nous ne sommes pas nombreux à braver les consignes. Bien sûr je n'ai pas pris avec moi l'attestation de sortie dérogatoire. J'ai un pressentiment qui me poursuivra longtemps et qui me donne, encore aujourd’hui quand j’y pense, des haut-le-cœur. Je marche comme la brebis vers le marteau mécanique qui lui décollera la cervelle. Je marche comme si j'étais en route pour le bout du monde. Mais Paris est plus petite qu'on le dit.
Au 19 de la rue Saint-Sauveur, en haut de l'escalier qui mène au 4e étage, il y a cet appartement cossu où je reconnais des affaires de Marvie que je croyais restées à l'hôpital. Mais il y a aussi les affaires d'une autre femme. La salle de bain est celle d'un couple qui partage tout.
Le lit est défait et ça ne me surprends même pas qu'il soit encore chaud. 
Dans une bibliothèque fournie, un rayon avec des archives, des dossiers de factures bien classés. Je fouille dans une pochette et m'allonge sur le lit. Marvie et Esther Fournier. Ces deux-là sont mariées depuis presque quatre ans. Pas une trace de l'hôpital où elle est censée disparaître toutes les nuits. Elle travaille dans une boutique de parfumerie tout près. L'autre travaille dans le prêt-à-porter. Si seulement j'avais laissé ce masque à son clou.


- Daniel Ostfeld

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