N41: Derrière le masque
MANUSCRIT N°41
Derrière le masque
Adulte
DERRIÈRE LE MASQUE
"Allo? Eva est à l’hôpital…
- Que s’est-il passé?
- Un tube de somnifère et une lame de rasoir.
- Quand?
- Cette nuit".
J’enfourche mon vélo et me rends au pavillon N de l’hôpital Grange Blanche.
"Alors ma grande?
- Ah, bonjour…"
J’entre dans la chambre et m’assois sur son lit :
- Pourquoi?
- L’autre soir en m’endormant… je savais que ce serait ce soir là. J’étais très
angoissée. D’un seul coup… Si c’était à refaire, je ne le referais pas. J’ai dormi depuis
deux jours. Je ne me rappelle plus de rien.
- Qui as-tu prévenu ?"
Elle est très bien Eva, très lucide. Elle me demande comment se passent mes cours,
comment je vais, ce que je fais.
"Parlons de toi, Eva. Il faut vite que tu trouves un boulot. Tu gagneras plus d’argent
qu’actuellement…
- Oh oui ! Car au ciné…
- Bien sûr, être caissière, n’est pas une évasion… surtout dans un cinéma porno !"
Nous rions, puis tout à coup :
- Comment je vais faire pour le ciné ? Dis, tu pourrais pas me remplacer ?
- O.K, ça marche. Je passerai les voir".
De midi à trois heures, sur ma chaise tournante, derrière la vitre, je distribue les tickets
aux clients désireux. Des lunettes noires sur le nez, ils entrent précipitamment.
Regardant la vitrine pendant plus de dix minutes, ils demandent les horaires et le titre
du film. D’autres culpabilisés : "Ah! Je viens là par oisiveté !".
Des hommes au pardessus impeccable, cravatés, portant parapluie, défilent. J’en vois
qui titubent et malodorants que l’hôtesse place loin d’elle. Des jeunes, les yeux
baissés. Rarement des couples.
Je déchire un ticket, mets le talon dans une boîte, attends les 14 francs, rends la
monnaie. Je calcule à l’aide d'une petite machine si mes comptes sont bons. Au
moment de la multiplication le téléphone sonne : Lyon-Poche veut la programmation.
Je reprends la calculatrice, compte mes liasses, ma monnaie… Téléphone: c’est
l'agence qui demande les recettes de la semaine. Les recettes? Quelles recettes?
Heureusement l’ouvreuse est là, et me tourne les pages du cahier-bordereau sur lequel
est inscrit tous les soirs par la deuxième caissière les comptes de la journée, les
numéros des billets, des exonérés et la taxe du film. Heureusement, je ne m’occupe pas
des comptes en soirée!
Je déchire un ticket, mets le talon dans une boîte, attends les 14 francs, rends la
monnaie. Je calcule à l’aide d'une petite machine si mes comptes sont bons. Au
moment de la multiplication le téléphone sonne : Lyon-Poche veut la programmation.
Je reprends la calculatrice, compte mes liasses, ma monnaie… Téléphone: c’est
l'agence qui demande les recettes de la semaine. Les recettes? Quelles recettes?
Heureusement l’ouvreuse est là, et me tourne les pages du cahier-bordereau sur lequel
est inscrit tous les soirs par la deuxième caissière les comptes de la journée, les
numéros des billets, des exonérés et la taxe du film. Heureusement, je ne m’occupe pas
des comptes en soirée!
Tiens, la police! Qui de plus demande des exos. Ils viennent contrôler la salle! Je leur
demande comment faire pour rentrer chez eux, ainsi je pourrais voir les films
gratuitement moi qui aime tant le ciné! J’entends les bruitages du film… c’est tout,
c’est déjà de trop. Ils s’installent au fond de la salle et profitent du spectacle en
surveillant… si un exhibitionniste était venu dans le public, sait-on jamais… Ainsi, la
brigade des mœurs vient assez régulièrement.
Il m’est arrivé de voir un détective privé me montrer sa carte.
"Vous voulez un exo?"
Non, ce n’était pas ça du tout.
"
- Est-ce qu’il y a une jeune fille blonde qui vient d’arriver dans la salle?
- Non, aucune femme n’est là.
- Vous êtes sûre?
- Oui, oui."
Et si une jeune fille blonde était rentrée?
Que fallait-il répondre? Étais-je censée renseigner? Peut-être aurais-je nié, puis
prévenu la jeune fille? Peut-être dans un élan de sincérité aurais-je avoué?
A chacun son métier!
Je suis enfermée dans la caisse, petite, sombre. Si je lève la glace pour avoir de l’air, je
reçois la fumée des automobilistes, leurs bruits et n’entends plus le téléphone. Si je la
baisse, c’est l’ouvreuse qui vient discuter que je ne peux entendre.
Pour écouter ses plaintes!
Journalièrement, je supporterai ses gémissements, ses pleurs, son manque de salaire,
son mari malade… Etre déclarée au S.M.I.C, payer X francs de sécurité sociale par
mois… Personne ne bouge, c’est ça le malheur… Si au moins, on avait un fixe... Ah, si
elle était au même statut que la caissière… Je la laisse pleurer… pour dix jours!
Est-ce que je geins moi, avec mes 10 francs de l’heure, ma caisse antique et mon casse-croûte sur les genoux ?
Les gens dans la rue se promènent. La vieille dame au manteau de soie imitation
léopard, passe comme chaque jour à quinze heures. Sa tête baissée, ses yeux
n'aperçoivent pas devant et son dos est d’autant plus voûté qu’elle porte un sac chargé.
Cet homme aux chaussures claquantes qui marche d’un pas vif, et cette dame – tiens,
elle a changé de tailleur - toujours bien mise et d’allure fière.
Les cloches de l’hôtel de ville carillonnent et Ô hasard jouent une chanson paillarde,
puis changent de ton pour "la Marche Turque". Devant la vitre, un homme. Pour une
fois, je le dévisage. Je lui donne ces deux centimètres de carton qui lui permettront de
regarder pendant une heure ou plus (la séance est permanente) ce qu’il désire, ce qui
l’excite, ce qui l’émotionne, ses désirs jamais exaucés : cet homme fouetteur ou cet
amant délirant, ce docteur érotique ou ce copain en partouze. Il ressort généralement
par l’issue de secours plus discrète, ou bien file vite rejoindre la foule ou la femme,
rengorgé de fantasmes ou peut-être… encore plus démuni.
Et soudain, je suis triste. Derrière mon masque empathique, je suis une jeune femme
qui cherche un surplus de salaire pour mes études, c'est tout.
Quand ils me demandent le prix, pourtant affiché, mais sans doute n’osent-ils pas lever
les yeux, je réponds doucement. Douze francs… douze francs pour aller fantasmer,
voir des images sans suite, sans fond, sans aucune histoire, des nues et des nus,
regarder l’acte sexuel dans sa plus profonde animalité, dans la plus vulgaire des
vérités, sans aucune poésie. Un tas de chair s’embrassant de toutes parts aux couleurs
écœurantes, aux gros plans invitant. Sexualité débordante, plaisir triché, vie flouée.
L’écran rebondit de cette vie faste, où les artistes, peut-on leur mettre cette étiquette,
reçoivent un gros cachet pour leur comédie et font sourire cet handicapé venu là ce
soir pour se distraire.
Et le passant rit de l’affiche. La femme touche le coude de son mari "Regarde Chattes
en chaleur!". Les étudiants éclatent franchement: "Hou, les Louves brûlantes !". Les
gamins se bousculent : "Interdit au moins de dix-huit ans". Et le client hésite à se
montrer. Par un jeu de vitre, je le vois fouiller dans son porte monnaie, revenir sur ses
pas, se mêler à deux ou trois autres parlant devant les photos, le peu autorisé, et venir
payer en flèche. A peine a-t-il son ticket qu’il fonce et… oublie sa monnaie !
Derrière lui, un petit bonhomme aux attitudes très "folasses" demande avant d’entrer
où se trouvent les toilettes !
La patronne, jeune femme moderne et très sympathique me demande si j'accepterai de
remplacer l’ouvreuse qui part en congé, une semaine. J’acquiesce, lui disant que cela
m’amuse de tout connaître. Ce petit salaire me dépanne !
A partir de 22 heures, pas de porno. Ce soir c’est un Visconti. Les étudiants entrent par
bandes donnant une seule pièce pour ce défilé! Je reste jusqu’à la fin, gardienne de la
salle.
J’ai vu trois fois le film. Il est beau, mais j’ai sommeil. Le public a l’air si bien
réveillé. Comme je suis moi, quand j’ai envie d’aller voir un film et que je m’habille
pour sortir, comme je suis moi quand j’envisage une soirée…
Ce soir, c'est plus sympa mais… moins rentable! Rollerball violent me fait
recroqueviller, et les Révoltés de l’an 2000 m’angoissent dans cette fatigue
continuelle. J'irai lire dans la caisse. Je ne suis pas d’humeur à supporter ces scènes
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sanglantes où je sursaute par le cri surgit de la salle, à tenir mon ventre tendu qui ne
s'adoucira que très tard, lorsqu'il me restera quelques heures à dormir, quand j’aurai
retrouvé la chaleur nécessaire et enlevé ce masque sociétal qui me pèse.
Aujourd’hui tout le monde est bien tourné. L’opérateur met la musique très fort et l’on
chante en attendant les clients. L’hôtesse a le sourire, elle m’offre un éclair au
chocolat. Elle me complimente me trouvant beaucoup de qualités. Je ris
intérieurement, mes seules réponses sont : oui, bien sûr, en effet, du style
invariablement neutre. Ainsi, chaque personne me raconte la vie de l’autre en la
critiquant et je valse entre les phrases de chacun, sachant que "ça se tire".
Cette tranche horaire m’a fait plaisir au début par sa diversité, mais me fatigue
beaucoup plus qu’elle ne me rapporte. J’aime connaître des domaines très divers, ce
qui se passe dans les coulisses, mais là… stop !
Je me démasque. Derrière cette cagoule pathétique, j'existe, regardant droit, riant à la
vie colorée. Les mondes glauques ne m'intéressent pas. Qu'ils se soignent ailleurs !
Je reviendrai devant la vitre, souriant à la personne qui m'accompagne dans le noir
munie de sa lampe, car je sais que pour elle aussi, son sourire s'estompera dans
quelques heures…
- Michèle Fayard
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