N18: Sous le masque de l'aventurier

MANUSCRIT N°18
Derrière le masque
Adulte

SOUS LE MASQUE DE L'AVENTURIER

Zizi, zigounette, zézette, zizette, zob, zobi, zigouigoui, zoziau, zigomar, zgueg, zboub » et autres petits noms charmants désignant cette intrigante partie de mon anatomie n’eurent jamais droit à la parole dans mon univers familial.

Ma mère était férue des ouvrages visant à lui donner tous les atouts pour bien élever son enfant, sans que je sache encore aujourd’hui si elle donnait au mot « élever » le sens d’élevage ou d’élévation. Elle avait lu, dans l’un de ces doctes ouvrages, qu’il convenait, pour désigner les attributs sexuels, d’employer, dès le plus jeune âge de l’enfant, les termes anatomiques exacts, les appellations contrôlées par l’usage médical, les dénominations officielles communes à l’Académie française et l’Académie de médecine. En bannissant les petits noms bêtifiants, affectueux ou vulgaires, en parant l’évocation de ces zones troubles d’un froid professionnalisme, on les dépouillait, paraît-il, de leurs sulfureux mystères et l’on s’affranchissait du malaise d’avoir à nommer l’indicible. Bref, à la maison, on appelait un chat un chat et on désignait une chatte par les termes de « vulve » ou « vagin », selon la profondeur des propos. Mais la précision du verbe n’empêchait guère la confusion des idées et j’en témoigne sur l’heure.

Nous habitions Paris, plus exactement Neuilly, non loin du Bois de Boulogne. Et l’immense espace de ce bois, d’autant plus immense que je le voyais avec mes yeux d’enfant, constituait un terrain de jeux, de découvertes et d’aventures inégalable. Bien sûr, je m’y rendais toujours accompagné, de ma mère ou d’une baby-sitter, plus rarement de mon père « cet autre qu’on adorait qu’on cherchait sous la pluie », mais qu’on ne trouvait guère à nos côtés. J’avais, pour mes explorations en territoires sauvages et inconnus, une profonde réticence à me savoir sous la houlette d’un adulte. Quel prestige aurait eu l’audacieux chasseur de tigres, ou le cynique « cueilleur de brassées de pavots, au cœur grenat et au redoutable pouvoir sur l’esprit », tenant la main de sa maman ou d’une étudiante dévouée. J’avais donc pour usage, de mettre, de toute l’énergie de mes petites jambes, la plus grande distance possible entre mon chaperon et moi. Bien entendu, ma mère s’inquiétait légitimement de ce qui pouvait arriver, non au farouche aventurier masqué, mais au petit garçon avenant, blond et bouclé, que je ne cessais pas d’être. 

Elle entreprit alors de m’informer, d’abord à mots couverts, des turpitudes auxquelles m’exposaient mon indiscipline et mon inconscience, déclarant qu’il y avait grand danger à engager la conversation avec un inconnu, à se laisser apprivoiser par ses promesses mirobolantes, à ne pas repousser ses tentatives et les tentations, à céder à ses manœuvres de séduction et à accepter de le suivre. J’entendais tout cela, mais le danger ne pouvait m’apparaître que si l’on voulait bien me renseigner sur ce que je risquais de subir. Donc, à force d’insistance et de questions pressantes, j’obtins de ma mère cette terrible description des sévices qui pouvaient m’être infligés : « Il t’enfoncerait le pénis dans l’anus ». Risque majeur pour un mineur ! 

J’enregistrai l’information avec perplexité, stupéfait des usages et pratiques incompréhensibles des adultes. La révélation qui venait de m’être faite découvrait des territoires bien plus mystérieux que les jungles que j’explorais. Aussi, c’est avec un réel soulagement, que le soir même, au sortir du bain, je revins vers ma mère pour lui annoncer, avec le sourire triomphant de celui qui a découvert la supercherie : « Maman, tu m’as raconté des blagues ! J’ai essayé de me mettre le pénis dans l’anus… Eh bien, c’est pas possible !  

- Patrick Beaufils

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