N73: Le cabaret des petits espoirs
MANUSCRIT N°73
Cabaret
Adulte
LAUREAT
LE CABARET DES PETITS ESPOIRS
Il ne s’était pas tu tout de suite,
Non,
Au début pendant longtemps il avait continué à gueuler, à râler contre les institutions contre le pouvoir contre le capitalisme contre un système qui se déréglait et laisser des millions de personnes sur le bas-côté, au début – oui au début il gueulait, il arrêtait pas de gueuler.
Au cabaret des Petits Espoirs, où il avait son numéro, attitré, rôdé depuis des lustres et des lustres, il continuait à chanter l’insoumission, il continuait à faire marrer tout le monde. Il adorait ça, la foule, le maquillage, la lumière qui te déchire la rétine, le trac, l’odeur d’alcool qui avait peu à peu remplacé l’odeur de la clope (l’odeur de la clope lui manquait, dans sa loge, on lui foutait la paix – on savait que lui interdire ça, n’aurait servi à rien – et puis bon, son numéro, c’était un tube, c’était la garantie de la recette du soir – on pouvait pas se permettre). Il adorait ça, et plus ça allait plus il gueulait fort et plus le public en redemandait – le Grand Claude, le dernier Mohican, celui qui savait mieux que personne raconter le tremblement du monde, donner voix aux petits, aux rien-du-tout, à tous ceux qui auraient bien voulu gueuler aussi mais qui savaient pas y faire.
Il ne s’était pas tu tout de suite.
Il avait commencé par déplacer doucement la parole de ses lèvres à son estomac. Sa première marionnette lui ressemblait un peu : elle avait le même nez en trompette et elle avait son âge – mais c’était une femme, une vieille petite femme qui chantait et qui gueulait à sa place. C’était plus sa bouche, c’étaient plus ses lèvres qui causaient : ça venait du bide, ça venait des entrailles, c’était toute la bile et c’était tous les jambon-fromage qui s’exprimaient dans ce numéro de ventriloque. Tous les soirs, l’apothéose : Francky, le patron, avait jamais vu ça. Les gens en redemandaient, les rappels pleuvaient, la petite vieille de chiffon était devenue en quelques mois l’épicentre des Petits Espoirs. C’était elle, la mère, la grand-mère, la femme, la putain ; elle était aimée comme une reine et adulée comme une starlette d’Hollywood. Elle racontait le chômage et l’exil fiscal, elle pleurait la passion blessée et les amours stériles, elle accusait les juges et le CAC40, elle appelait au courage, à la rage, à la révolution et à la malice – elle était à la fois le leader politique et l’infirmière que tout le monde attendait, alors, bien sûr, bien sûr –
Elle ne s’était pas tu tout de suite.
Elle avait maintenu sa grogne salvatrice pendant quelques années – avant que Grand Claude ne la remplace. Il avait fait ça un jour de novembre juste avant de se rendre à l’enterrement de sa mère. Il était déjà en costume – son costume de scène qu’il portait systématiquement à tous les grands événements, un vieux réflexe, un genre de gri-gri, il avait jamais pu s’empêcher. Ce jour là, il y avait un vent terrible, un vent froid qui vous gelait les lobes d’oreilles, un ciel gris à faire trembler Turner – il attendait sur son petit balcon le coup de fil d’une cousine qui devait venir le récupérer pour l’emmener au cimetière. Ca lui avait pris subitement, il était allé chercher sa vieille dans le salon et il avait commencé à la dézinguer méthodiquement, sans ciller, sans pleurer – sans sourire – c’était comme ça, c’est tout. Les gens meurent, c’est tout. Le temps te rattrape jusqu’à t’effacer, on va quand même pas en faire un plat de spaghettis – la petite vieille avait fini par redevenir chiffon, elle avait rejoint la mère dans le silence.
Elle avait bien fini par se taire –
Et il l’avait remplacée le mardi suivant, pour le numéro. Bien sûr. La nouvelle recrue était plutôt du genre informe mais comme elle avait toujours sa gouaille, c’était passé. Le public avait été d’abord étonné, déçu, rebelle. On lui ôtait pas sa petite mamie comme ça sans crier gare – mais comme la nouvelle venue râlait d’autant mieux qu’elle avait une gueule cassée, bon. Le public, il prend ce qu’on lui donne – et le Grand Claude restait le Grand Claude, celui qui parlait avec le ventre et qui portait la voix de tous les emmerdements que tout le monde avait dans l’estomac.
Alors, il ne s’était pas tu tout de suite.
Il avait continué la chansonnette.
Il avait gardé la colère, sous la forme informe d’un vieux scrogneugneu en papier mâché, au Cabaret des Petits Espoirs, pendant encore des mois et des mois.
Pas tout de suite.
Peu à peu.
Comme une bougie qui se consume, avec lenteur, régularité, obstination.
C’était d’abord quand il s’était rendu compte que son public avait vieilli. Parce que Francky avait dû baisser ses tarifs, suite à une réforme des retraites que le gouvernement avait passée pendant le mois d’août, quand tous les bobos des manifs étaient à la plage en train de se dorer la pilule. C’avait été un choc. Un genre de déclic. Il avait compris que depuis quelques lustres, c’était la caisse des retraites qui finançait son numéro et ça avait été dur à avaler.
Mais bon. On n’est pas en sucre.
Mais tout de même.
Lentement, sournoisement, une petite voix qui venait des orteils, il avait senti que quelque chose avait changé. Il avait commencé par en rigoler, bien sûr, c’était son métier – et puis, le public avait suivi, ça le touchait au premier chef, le public.
Mais tout de même.
Le sourire se teintait – un goût amer dans le postillon, c’était quand même dur à encaisser.
Puis y avait eu, l’histoire de Facebook. Quand on lui avait demandé de « poster » son numéro, pour relancer la comm’. Bon. Il avait fait ça la tête haute, ça lui avait pris des heures, il pipait rien aux machins avec les pouces et il était carrément contre l’idée de faire partie de cette grande toile d’araignée au milieu des millions d’images, d’infos, de vidéos en tous genres. Ca lui donnait la gerbe. Il avait l’impression de vendre son âme au diable : ses mots choisis avec soin, les heures de travail avec la marionnette, les silences savamment orchestrés pour obtenir l’exacte résonnance de la pensée fragile, le sourcil, dont chaque frémissement était un coup de maître, et la colère, la belle colère qu’il savait travailler, pétrir, sculpter jusqu’à lui donner la forme précise et ciselée d’un chef-d’œuvre – c’était comme jouer un air de harpe à côté d’un torrent. Mais bon. Si ça pouvait arranger Francky. Fallait vivre avec son temps.
Et puis y avait eu l’embauche de Christelle.
Christelle, la belle, l’inégalable Christelle, avec ses jambes de déesse, ses yeux de chatte et son numéro à deux balles. Christelle, qui fascinait les types d’Usul, alors qu’elle était infoutue d’accorder un verbe avec un complément. Ca suintait la bêtise, mais ça faisait la une de l’Huma. Christelle. Elle le regardait comme on regarde un malade quand on sait qu’il va mourir. Dès qu’il sortait de scène, elle disait toujours bravo, Claude, t’es un Maître, tu m’as tout appris – et il comprenait pas pourquoi elle s’obstinait à lui causer au passé composé.
Christelle, il en rêvait la nuit. Il se réveillait en sueur, à cinq heures du mat’. Avec tout le corps en feu. Presque tout le corps. Et il prenait son sexe dans sa main pour le réveiller, il lui parlait de Christelle, il le tordait dans tous les sens comme une marionnette – il s’énervait dessus – mais c’était KO.
N’empêche. Il ne s’était quand même pas tu tout de suite.
Le numéro cartonnait moins, ça, il le sentait – on sent le public, l’artiste en scène est comme un lion qui flaire sa proie, le moindre rire faux, le moindre bâillement, ça vous prend aux tripes, la grosse au fond qui vous regarde d’un air poli en feuilletant discrètement le programme sur ses genoux, le chroniqueur qui a déjà rédigé sa pige avant même le lever de rideau – il sentait ça mais il fermerait pas sa gueule. Il avait encore des choses à dire.
Y avait eu l’arthrose,
Il s’était pas tu.
Y avait eu la chimio,
Il s’était pas tu.
Il avait encore des choses à dire. Plein de choses à dire.
Avec Francky ils refaisaient le monde. Il se foutaient de Christelle, de l’Huma et de tous ces jeunes loups qui faisaient tout à l’envers. Ils défaisaient le système, ils parlaient Jack Lang et AC/DC, ils constataient que les jeunes savaient pas se servir d’une carte routière, que le Président de la République aurait pu être leur fils, que la caisse de l’intermittence avait bousillé la liberté de création, que la gauche avait perdu ses couilles, que le smartphone rendait les enfants autistes, que ça allait à vau-l’eau – ils avaient plein de choses à dire !
Il y avait plein de choses à dire !
Un jour, un type lui avait pas laissé la place dans le bus.
Je crois qu’il ne l’avait même pas vu. Il avait des écouteurs.
Là, il avait voulu parler. Gueuler. Râler.
Mais il avait rien dit du tout. C’était parce qu’il avait honte.
C’était parce que la phrase qu’il voulait dire faisait trop mal à dire.
Alors il avait fermé sa gueule.
Un jour il avait vu Christelle toute nue dans sa loge avec un type. Il l’avait vue par l’embrasure de la porte, elle était mal fermée.
Un jour il avait répondu à côté à la boulangère. Trois fois de suite.
Un jour il s’était fait incendier par sa voisine, parce qu’il s’était garé cinq minutes devant la porte de son parking. Parce que les sacs de courses étaient trop lourds pour faire le chemin depuis le sous-sol.
Un jour il avait appris la mort d’un ami d’enfance. Il avait demandé la cause de la mort. Vieillesse, on lui avait répondu en haussant les épaules.
Un jour il avait confondu les toilettes et la cuisine.
Un jour, il avait oublié sa marionnette, il s’en était rendu compte dix minutes avant d’entrer en scène. Il avait fait le numéro avec une vieille casserole qui traînait au foyer des artistes.
Ca avait cartonné.
Un jour il a appelé son copain Freddo, un bricoleur poète qui tournait avec un numéro de mime, et qui cachetonnait en peignant des ciels pour les théâtres nationaux. Il lui avait donné rendez vous dans un troquet qu’ils aimaient bien. Ca faisait du bien de le voir. Lui aussi, il avait plein de trucs à dire. Et surtout, il adorait l’écouter. Alors il avait parlé très longtemps, il lui avait raconté des tas d’histoires, des nouvelles et des qu’il connaissait déjà. Ils avaient rigolé, ils avaient bu pas mal, ils s’étaient roulé un pétard et le Grand Claude a fini par lui demander de lui tirer le portrait. C’était un rêve qu’il avait depuis longtemps. Un portrait en pied. Il savait exactement comment il le voulait. En costume de scène. Dans le jardin de sa maison d’enfance. Avec l’enseigne des Petits Espoirs, en flou, au deuxième plan. Il avait sorti trois photos de son portefeuille en cuir – et quelques billets de 200.
Pour la postérité, quoi !
Tout de même.
Il ne s’était pas tu tout de suite.
Quand le portrait a été fini, il a quand même continué à gueuler un peu.
Il aimait pas la moustache.
Les paillettes rendaient rien avec le fond brillant comme ça.
Y avait plein de trucs à dire.
Mais quand même, ça avait de la gueule.
Il avait de la gueule.
Il avait fini par se taire, mais c’était encore quelques mois après.
Un jour que Francky avait décidé de repeindre la devanture. Il était arrivé au boulot, ç’avait été un choc. Ca ressemblait plus du tout aux Petits Espoirs de toujours. Il allait pas venir faire le zouave dans cette mocheté quand même ! C’était non, fallait pas exagérer. On n’allait quand même pas donner un coup de pied au libéralisme dans un troquet blanc comme un magasin Apple. Bon. Ils s’étaient un peu engueulés, Grand Claude avait tourné les talons, c’était juste pour faire réagir Francky, il reviendrait demain.
Demain il avait eu la flemme.
C’était une super excuse pour prendre des vacances.
Il s’était donné une semaine.
Il s’était donné dix jours.
Il s’était donné un mois.
Puis au fond, le cabaret tournait sans lui. Il voyait pas pourquoi il irait s’emmerder pour trois francs six sous.
Puis au fond, ça tournait sans lui. Tout tournait sans lui.
Tout tournait sans lui.
…
Un jour, Murielle avait décidé d’emmener Baptiste aux Petits Espoirs. Francky allait bientôt vendre, elle voulait absolument que le petit voie le cabaret du vieux tonton, où elle avait passé tellement d’heures quand elle était gamine, et où même, une fois, elle était montée faire un numéro. C’était un strip-tease, c’était quand elle avait un corps de pin-up et la haine contre ses parents – mais bon à Baptiste elle lui a dit que c’était un tour de chant évidemment. Il serait toujours temps plus tard – puis même, avec les féministes et tout et tout, elle lui dirait peut-être jamais. Y a des trucs que les jeunes pourront jamais comprendre, c’est comme ça ; elle pensait à ça en allumant la cinquième cigarette de la matinée.
Elle avait trouvé Francky comme dans ses souvenirs, derrière le comptoir.
Elle avait vu passer Christelle, qui lui disait vaguement quelque chose – y a cinq ou six ans cette fille avait fait la Une de… elle savait plus si c’était Libé ou l’Huma mais elle l’avait marquée.
C’était quand Baptiste avait bloqué devant l’immense portrait –
Elle se souvenait très bien du Grand Claude.
Il l’avait fait rire souvent.
Il l’avait fait pleurer souvent.
Elle avait été amoureuse de lui.
Elle avait détesté son numéro sur les aspirateurs.
Elle connaissait par cœur les paroles de cinq de ses chansons.
Elle lui avait écrit une lettre qu’elle avait jamais osé envoyer.
Elle avait pris un coup de vieux quand il avait perdu ses cheveux.
Elle l’avait défendu quelquefois à des soirées animées avec des vieux copains de fac. Elle s’était inspirée de lui pour rédiger une lettre ouverte au ministre de l’Education Nationale. Elle avait toujours trouvé ringard son costume de scène.
Elle avait pas osé lui envoyer un texto quand il avait perdu sa mère.
Elle savait même pas s’il se souvenait d’elle.
Elle voulait pas le savoir parce qu’elle préférait se dire que oui.
C’est qui ? avait demandé Baptiste
C’est le Grand Claude, avait répondu Francky
Il est mort ? avait demandé Baptiste
Mort ? Non ! Pourquoi tu dis ça ? avait répondu Francky
Il est immortel, avait dit Murielle en souriant
Il est où ? avait demandé Baptiste
Il est parti vivre à la campagne, avait répondu Francky
Il a fini par fermer sa gueule, avait ajouté Francky en descendant une pinte de Pelforth Pourquoi ? c’était un communiste ? avait demandé Baptiste (sans que personne ne pusse jamais comprendre comment il connaissait ce mot – ni quelle drôle d’association d’idées avait bien pu l’effleurer)
Ah ah ah, il aurait adoré que tu dises ça, avait rigolé Murielle
Mais c’est quiiii ? avait redemandé Baptiste
Un grand monsieur, avait répondu Murielle avec un air mystérieux.
Un type qui avait plein de trucs à dire – avait conclu Francky en donnant un grand coup sur la tireuse.
- Ophélie Kern
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