N61: Jade

MANUSCRIT N°61
L'Homme qui se tait
Adulte
3EME PRIX
LAUREAT

JADE

Benjamin a quarante-trois ans. Quelle importance, me direz-vous ? Aujourd’hui, Benjamin a quarante-trois ans. Dans dix ans, cinquante-trois années de vie. Quelle importance, me direz-vous ? Benjamin a toujours détesté fêter son anniversaire. Il trouve le concept complétement stupide. S’il le pouvait, il fêterait sa non-existence au monde. Ça n’existe pas. Mais l’étau qui se resserre encore et encore, persiste, lui. D’abord autour du cœur, puis des poumons et enfin de la gorge. Sensation connue et redoutée. Signe d’une détresse qu’on ne veut pas voir, qu’on refuse de laisser subsister. Par moments, il se sent tellement broyé qu’il pourrait plonger sa main dans sa poitrine et tout arracher, pour que ça s’arrête enfin. Ou hurler jusqu’à en perdre la voix. Courir ? Il ne sait pas. Il ne sait plus. En attendant, il reste là, immobile. Devant la porte. 

Jade a quarante ans. Elle adore les anniversaires, et le sien particulièrement. Jade considère que c’est une journée qu’elle s’offre, chaque année. La plupart du temps, le vingt deux février, elle s’éveille avec un sourire. La plupart du temps, il ne la quitte que lorsqu’elle s’endort, le soir. Aujourd’hui, Jade a décidé de célébrer l’anniversaire de Benjamin. La joie au cœur, elle prépare son retour. Il est important que tout soit parfait. Tout doit être parfait. Non pas qu’elle soit perfectionniste, non. Mais Jade et Benjamin ont du mal à s’aimer, ces derniers temps. Et ça, Jade ne le supporte pas. Regards fuyants, discussions de plus en plus plates, petits agacements récurrents. Non. Alors Jade se démène. Elle s’applique tellement qu’elle en oublie le plus important. Benjamin déteste ce genre de petite fête. 
Benjamin. Sur un fauteuil en cuir. Seules ses mains crispées sur les accoudoirs trahissent son état. L’œil d’un étranger ne verrait qu’un homme perdu dans la contemplation du paysage. Et c’est exactement ce qu’il veut. C’est pour ça qu’il est venu ici, au bout du monde. Face à la fenêtre, il aperçoit le phare. Deux nuits ont passées depuis son arrivée. Il n’a quitté sa place 
qu’en cas d’absolue nécessité, pour fermer la fenêtre quand la pluie est trop forte. Il l’attend. Il sait qu’elle viendra. Il ne peut pas se permettre d’en douter. Et pourtant, chaque nouvelle goutte de pluie agit comme une autre sentence, un nouvel instant gorgé de son absence. Il aime se dire que cette eau est autant de larmes qu’il ne veut pas laisser couler. Il abandonne ses émotions au gré des flots, étendue salée qui se pavane devant lui. Sa conscience dirait qu’il a choisi cet isolement. Son cœur clame aussi fort que possible que tout cela se fait en dehors de sa volonté. Comment aurait-il pu choisir une issue si incontrôlable, si violente, si loin de ce qu’il est ? Il y’a forcément erreur, les choses n’ont pas pu se passer comme ça. Les jointures de ses doigts se tendent. Il ne faut pas lâcher. Il s’accroche à ce maudit fauteuil, regrettant de ne pas avoir su avant s’accrocher à sa vie. L’ouragan dans sa poitrine, preuve du manque incommensurable, fait rage. Il voudrait lui dire qu’il n’a jamais voulu ça. Il voudrait revenir en arrière, réécrire chacun des instants de vie passés ensemble. Tout. Tout pour éviter ça. Il la voit si belle rieuse légère. Il se voit épuisé amaigri amer. Il ne comprend pas. Ne veut pas comprendre. Refuse de savoir de voir de dire. Non, ça n’est pas arrivé. 
Elle va bientôt venir. 
Il pourra noter sa présence bien avant de la voir. Il reconnaitrait son odeur n’importe où, même au plus profond de cet océan sombre. Mélange de mûre, de rose et une touche d’insolence qu’il n’a pas su définir. C’est ce qu’il préfère d’ailleurs. Il la chérit pour tout ce qu’il sait d’elle, et tout ce qu’il n’a jamais su. Pour tous ces sourires lointains, mystérieux, qui les emmènent loin de ce monde. Pour tout cet inconnu, promesse de renouveau de joies de rires de petites déceptions. Cette certitude que, quoi qu’il advienne, ils le découvriront ensemble. 
Jade. Il sentirait son odeur avant de la voir. Jade. Il entendrait son pas derrière lui. Mais pas sa respiration. Jade. En apnée, elle s’approcherai de lui jusqu’à saisir son bras. Et rire. Jade. Jade. Jade. Elle a pris l’habitude de se glisser jusqu’à lui, sans bruit, pour tenter de lui arracher un frisson terrifié. La joie exquise qu’elle retire de ces victoires l’étonne toujours. Elle a le pouvoir de s’émerveiller sur les choses insignifiantes et d’y puiser une certaine paix. Cette paix, bon sang, qu’en reste-il ? Quelle importance, me direz-vous ? 

Jade ne sait pas, ne sait plus. Jade vomit. Jade mange bois vomit. Jade se souvient mais ne veut pas se rappeler. Deux jours deux nuits. Sans lui. Tout était prêt pourtant. Quand il est rentré. Impeccable même. Il est entré dans la pièce mais ne l’a pas regardé pas prise en compte pas embrassé. Il avait un regard qu’elle ne lui connaissait pas. L’air d’un vieux monsieur que tout espoir a quitté. Trempé jusqu’aux os. Le cœur de Jade s’est serré. Le regard de Benjamin s’est vidé. De tout. Ni amour ni joie ni colère ni tristesse. Humanité ravagée en un regard. Elle a voulu le questionner, le soulager. Elle l’a vu s’enfermer dans son silence. Il a fini par dire Je suis désolé. Pas un mot de plus. Il a posé ses clefs sur le buffet et il est parti. Sorti de la maison et de sa vie, de leur vie. Juste comme ça, le temps d’un battement d’aile. 
Depuis, Jade s’affaire. Elle range et nettoie chaque recoin de leur maison, se délestant pièce après pièce de leur vie commune. Elle a trié toutes les photos par année, les vêtements par couleur et les livres par auteurs. Toutes les deux heures, elle a regardé ces courriels. Rien. La certitude qu’il ne reviendra pas coule à présent dans ces veines. Deux nuits deux jours. 
Chaque chose a trouvé sa place, sa boîte. Jade débranche le téléphone. Elle sort de la maison et démarre la voiture. Elle roule jusqu’à la plage. Il fait nuit. C’est ici que tout a commencé. Elle se gare. C’est ici que tout a commencé. Elle laisse ses chaussures dans la voiture et avance sur le sable humide. Il n’y a jamais personne ici. Elle hume l’air marin, s’en délecte les yeux fermés. Le sable crisse sous ses pieds, chatouille sa peau. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle a toujours aimé venir ici. Petite, elle pouvait courir des heures, à la recherche de coquillages, sans se lasser. Adolescente, elle passait des soirées autour du feu, à regarder les étoiles, rire, tout en surveillant la marée. Benjamin est tombé amoureux d’elle et de la plage, elle ne sait plus dans quel ordre. 
Quand elle entre dans l’eau, tout disparait. Il n’y a plus qu’elle et l’océan. Cette plénitude qu’elle ressent maintenant, rien ni personne n’a su lui apporter. Elle a de l’eau jusqu’aux épaules à présent. Ses vêtements sont lourds et froids. Jade se déshabille. A la lueur de la lune, elle les regarde couler, un à un, délicatement. Jade est nue, dans cette immensité. Elle se laisse envelopper par le silence et les flots. Voilà, c’est ici qu’est sa place. La paix qui l’avait quittée ces derniers jours l’envahit de nouveau. Elle se sent entière. Libre. Jade sourit. Comme l’enfant qu’elle était, espiègle. Comme l’adolescente effrontée. Comme la femme rieuse. Elle immerge sa tête son corps son être. Elle disparait s’abandonne, dans un dernier sourire. Les vagues chantent, clapotis léger et doux. 

Derrière les dunes, au bout de la plage, se dresse une maison. Les volets bleus sont abîmés par l’embrun. Les vielles pierres suintent comme les yeux d’un chien triste. Jamais aucun bruit ne s’en échappe. Les villageois évitent cette maison depuis près de quarante ans. Les enfants n’aiment pas s’en approcher, de peur de croiser le regard. Deux yeux clairs, derrière la fenêtre. On apprend vite à se méfier de l’homme qui vit là. Une fois par an, à la mi-février, il sort sur la terrasse. Il installe une chaise face à l’océan, et passe la journée assis là, quel que soit le temps. Quand la nuit vient l’envelopper, il retourne à l’intérieur jusqu’à l’année suivante. 

C’est un vieil homme. Ces mains tachées tremblent légèrement. Toujours vêtu de blanc, chemise et pantalon. Rasé de près, quelques cheveux blancs. Il est impeccable. Il fixe un point, loin, loin dans le paysage. Il ne dira jamais ce qu’il regarde, à personne. Son alliance, devenue trop large pour ses doigts émaciés, il la porte sur son cœur, loin des yeux étrangers. Il l’attend. Benjamin a quatre-vingt-trois ans. Il l’attend. Quelle importance, me direz-vous ?
- Charlotte Allard

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