N53: L'Homme qui se tait était une Femme

MANUSCRIT N°53
L'Homme qui se tait
Adulte

L'HOMME QUI SE TAIT ETAIT UNE FEMME.

C'était une femme ordinaire, quoi qu’elle avait reçu ce matin un message disant qu’elle était folle. Se demandant si c'était une bonne nouvelle, elle conclut pour l’instant sur le fait que, c'était une bonne chose car une folle en s’exprimant, fait ainsi circuler l’ordre des choses. Rassurée par son raisonnement, elle se prépara à aller chercher quelques affaires oubliées plus tôt chez un fou, un vrai cette fois. 
C'était un homme qui parlait. Il pouvait parler très longtemps, aller au bout de toutes ses phrases et pourtant ne pas se sentir écouté. Une seule personne au monde avait su réellement l’écouter. C'était un de ses maîtres, qui avait la condescendance inhérente aux maîtres. Je ne crois pas que la position de maître puisse se prendre sans un peu de condescendance. C’est le moi-je-sais, qui fait ça. 
Le fou dit souvent : moi je sais ça. Je sais ça et puis je sais ça et ça et ça, et toi tu ne sais pas tout ça. Et le fou croit que personne ne l’écoute. 
Dans cet immeuble, la folle pensait que tout le monde était fou, d’une folie ordinaire. Que tout le monde en avait sa petite part dans sa tête, rêveries bizarres, discours enflammées, fantasmes honteux. Souvent le fou, le vrai, lui disait que non, que c'était impossible, puisqu”il y a des gens qui sont vraiment fous. Et souvent la folle n'argumentait pas contre ce que lui disait le fou, le vrai. Il faut être fou pour vouloir convaincre les fous, les vrais. Mais le fou pensait qu’elle argumentait toujours et toujours disait “non”. 
Un jour, le fou dit à la folle “je ne t’aimerai jamais”. Puis il se mit à ne plus jamais l’aimer. Les jours passèrent comme ça, sans amour. Des fois le fou se prit au jeu de l’amour, mais le hasard faisait souvent défaut, alors il chassa ses pensées et redevenait sans amour. Quand la vie l'ennuyait, il se mettait à construire des cabanes. Puis il se mettait à marmonner des histoires sur des châteaux, un royaume, et des conquêtes de roi. Vers minuit, à l’heure où les folles perdent leur chaussures, il vivait les douleurs d’un roi qui avait perdu sa reine dans un conte tragique et passionné où tout le monde est amoureux et malade. 
Ça le prenait pas comme ça, ça le piquait, comme une nostalgie d’un futur foutu. C’est le ça-ne-sera-jamais, qui fait ça. 
La folle était quelqu'un avec de très grandes responsabilités. L’avenir de l’humanité était en partie entre ses mains. Elle faisait souvent tourner le globe en se demandant comment elle allait bien pouvoir l’aider l’humanité. Parce que l’humanité, c'est quelque chose. Grand, très grand. C’etait de nouvelles responsabilités pour elle, et sentait bien qu’elle n'était pas à la hauteur du job. On n’a jamais pu savoir si elle se taisait ou si elle parlait beaucoup. Quand elle est partie, ses dernières paroles d’ailleurs laissait tout en mystère 
- “t’es vraiment trop fou” 
C’est pas fou qu’elle avait dit. Elle avait dit con, t’es vraiment trop con. C'était bien voilà une preuve que ses responsabilités étaient trop ardues pour elles. Elle pétait les plombs face à la gueule de l’humanité. En l'occurrence, la gueule du fou, le vrai, et ce depuis six semaines. Elle ne voyait que sa gueule de fou sur un corps de phacochère depuis 6 semaines et tout les jours les oiseaux chantaient. Des fois ils gueulaient. Qu’est ce qu’ils chantent les oiseaux ? Ça veut dire quoi ? C’est une question de fou. Passons à autre chose. 
Dans la cuisine de chez le fou, le vrai, elle se surprit à se dire :
- “Il y a très longtemps, un homme blond est devenu Jésus Christ, sauveur de l’humanité, hommes aimant, attira les fou et les foules. Tout le monde voulait son corps. Et le voilà tout morcelé. Un cuisse de Jésus c’est 15 kilos d’amour. Tiens voilà pour toi. Régale toi et vautre toi dedans, pauvre petit pêcheur.” 
Elle sut bien que cela ne voulait rien dire, donc elle le garda pour elle, et n’en dis rien au fou, qui n’aime pas trop les histoires de fou, mais qui adore ça aussi. C’est un fou complètement fou. Le jour suivant elle se dit que sa vie était complètement insignifiante et le voulait plus rien raconter du tout, ni à elle même, ni au fou. 
Se désolant de tout, commencèrent les journées allongées. Les journées qui passent, à une allure plus ou moins lente, des fois si lente, déchirante, parfois rapide et étonnante car rien ne s'était produit réellement. Des heures couchées, pliées, aux yeux fixés sur une chose vaguement présente dans le champ de vision, et les idées, loin, bien loin, dans des histoires très très personnelles. Elle y parle. 
Le silence y parle. 
Je ne pense pas que je puisse un jour aimer qui que ce soit. Voilà c’est impossible, car il y a dans la vie et donc dans les autres et en moi quelque chose de haïssable. Quoi ? Leur détresse. Leur fausse tendresse. Une pauvreté et une misère, une absence de grâce. Aucune transcendance n’y est possible. Je déteste les gens et ces lieux, ils sont impossibles. C’est impossible. C’est la débandade 2020. Année morne. L’amour, la solidarité, passagère. Haine, pitié, violence. Hostilité. Crachat. Uppercut. Dégueulasserie. Solitude. Idéaux. Qu’est ce que je vais faire de tout ça ? 
Attrapant au passage, un mince filet de vouloir-vivre, elle décida de n’en faire rien finalement, et pensa à une tarte. Dans une maison, en bois, il y a du jaune, des plantes, des chiens. 
Le lendemain elle retourna chez le fou, le vrai, pour lui dire qu’elle voulait se marier et se reproduire autant de fois que la nature voudrait bien fertiliser son corps. Et s’il y a vraiment trop de bébé, qu’il faudrait les manger. Elle ajouta qu’elle savait qu’elle était complètement folle, mais qu’elle n'arrivait pas à contrôler l’ordre des idées et les images de ces idées dans sa tête. Le fou, le vrai, lui dit qu’elle était complètement folle, ajouta un “ma pauvre”, et dit non à sa proposition avant de l’étudier, et puis vice versa. Puis la chassa de chez lui au balai et à tout jamais. Sa plus grande peur étant d'être rejetée, la folle, elle, multipliait les relations et propositions de mariage afin de se garantir un maximum de refus. C'était un style. Il faut bien avoir une signature. Chacun en a une. Le refus de la part d’un fou, un vrai, mis la jeune folle en action. Elle décida qu’elle rejoindrait les ordres. 
Là voilà convertie, et assise sur un banc en silence.
- Sinem Sahin

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