N89: Les 40 jours inoubliables d’un confiné sanitaire
MANUSCRIT N°89
Récits et aventures d'un confiné
Adulte
LES 40 JOURS INOUBLIABLES D'UN CONFINÉ SANITAIRE
Bonjour le soleil, bonjour le silence de la ville.
Tous les jours sont un éternel dimanche et il est venu le temps des jours comptés, des heures à
regarder le sablier, du temps perdu et retrouvé. Et puisqu’il faut compter, voici le décompte de
ces jours sans fin….
168. C’est le nombre de marche qui sépare mon donjon d’appartement du monde
extérieur. 7 minutes, c’est le temps qu’il me faut pour les monter pour ne pas arriver
complètement essoufflée.
Chaque sortie était déjà un calcul « surtout ne pas oublier quelque chose, sinon il me faudra
recommencer mon ascension ». Et pourtant, moi, la spécialiste de l’hibernation, je réalise à
quel point je suis faite pour l’extérieur. Là, coincé entre 4 murs. C’est le problème quand on
vit dans un endroit réduit, on s’habitue à n’y être que pour dormir. Et quelle idée, cette
décision de se confiner en groupe alors que l’appartement est à peine assez grand pour une
personne seule. Alors oui, c’est vrai, être seule m’aurait déprimé, mais la promiscuité qu’on
vient de s’infliger risque de ne rien arranger. A 4, dans 25 mètres carrés….
Au jour 5, l’extérieur commençait déjà à me manquer. Ne pouvant sortir, je décide tout de
même de prendre une douche, puis tout a dégénérer. Je me suis lancé dans les tutos
maquillage, j’ai enfilé ma robe la plus festive et j’ai mis des talons. Avec ça je vais sûrement
réussir à me casser une cheville. Toutes ces paillettes sur mon corps m’aident à oublier que je
ne peux pas en mettre dans ma vie. Je sombre peu à peu dans la folie, j’ai oublié le goût de
l’eau… Visiblement, ma plante verte aussi, la couleur de son feuillage aurait pu me mettre sur
la voie. Parfois je sors la tête par la fenêtre, afin de bronzer et chanter à tue-tête pour mes
voisins qui me détestent. Finalement un pigeon a pris mon crâne pour ses latrines. Trop tard,
j’avais déjà pris ma douche hebdomadaire…
Depuis ma chambre de bonne, j’ai une vue dégagée sur les toits. J’ai bien essayé de m’y
balader une fois. En équilibre sur les tuiles.
Je ne sais même plus quel jour on est. Munie de mon attestation, je tente une échappée. Pour
quelles raisons ? Courses de premières nécessité, motif impérieux de rapprochement familial,
envie de meurtre sur les personnes avec qui je partage mon quotidien à présent?
Le confinement est reconductible, un peu comme ma dépression. Et demain c’est loin, mais que
le temps passe vite quand on s’emmerde.
15. C’est le nombre de kilos que j’ai pris depuis que je m’ennuie. Cuisiner et croire en
ce vieil adage qui nous dit que pour séduire un cœur il faut passer par son estomac. Je me
séduits, je me prépare des bons petits plats, et je ne lésine pas sur le beurre. Je pense toujours à
Bocuse, et aussi à Etchebest, je rêve secrètement qu’il me crie dessus parce que je m’y prends
comme un pied avec mes ustensiles. Chaque fois que j’allume le gaz je repense aussi à ma
malédiction. Chaque immeuble où j’ai vécu a pris feu…. Ce ne serait vraiment pas le moment
de vivre une nouvelle évacuation.
2. C’est le nombre de mes amants, qui me manque assurément et qui se disputent pour
la chaleur d’un moment. Déconnecté du monde et de sa réalité et pourtant plus connecté que
jamais. Ma vie entière, mon lien humain réside désormais dans le numérique. Je caresse mon
clavier aussi tendrement que possible pour envoyer à mes proches des messages de soutien. Je
regarde des photos, je chéris les visages de ces personnes dont je suis privée. Cette distance
imposée nous a finalement rapproché. Je soigne mes mots, à défauts de soigner mes maux.
Seules avec moi-même ces derniers resurgissent. Prendre le temps et prendre du temps pour
soi qu’ils disent. Mais que faire quand on a besoin des autres pour oublier sa propre présence ?
12. Le nombre de cigarette que je fume chaque jour. Je me suis habitué à cette odeur de
tabac froid qui réside chez moi. Cette clope, est devenu une extension permanente de ma main,
venant divertir mes journées, me remplir de fumée à défaut de me remplir d’activités.
2. C’est le nombre de fenêtre, petite ouverture sur le monde, petit rayon de soleil venant
brûler mon oreille droite lorsque je travaille à mon bureau. Je découvre mes voisins, j’épie leurs
vies, au moins autant qu’ils m’épient. Je réalise que l’école à la maison ce n’est pas facile,
quelle chance de ne pas être enfermés en plus avec des gamins. En tout cas, les parents d’Adrien
viennent de comprendre que leur fils n’est pas une flèche… Le confinement donne lieu à des
grandes déceptions… Et le petit couple en face, je pari sur leur séparation…
40. C’est le nombre de jours inoubliable que l’on devrait vivre en temps que confiné
sanitaire. 170 d’après ma sœur hypocondriaque « si l’on ressort un jour… » Ajouterait-elle.
45. C’est le nombre de minutes de sortie auxquelles nous avons droit chaque jour. Sauf
si nous sommes les heureux propriétaires d’un chien. J’avais bien craqué sur un cocker anglais,
et j’ai surement été un golden retriever dans une autre vie tellement je suis obsédé à l’idée dans
avoir un. Pourtant, mon seul compagnon de route est un ours polaire. Je me suis vite aperçu
qu’un ours en peluche n’était pas considéré comme un animal qui nécessite de prendre l’air…
C’est à ce moment précis, oui ce moment-là, que j’ai compris. C’était évident, je ne pouvais
plus l’ignorer. Je devais faire face à cette idée, aussi horrible soit-elle. J’étais gravement atteinte,
oui, atteinte. D’arctophilie. Vous savez ? Cette obsession pour le doudou, qui vous pousse à en
avoir un, à le garder, même après vos 30 ans, à avoir des grandes discussions philosophiques
avec lui, et finir par vouloir le promener dans le quartier en période de confinement. Et mon
cœur se brise quand je comprends que Froufrou n’est qu’un objet, inanimé. Qu’il ne me
répondra jamais.
2. C’est le nombre d’attaque de panique que je fais chaque jour. Je me laisse ensevelir
par l’angoisse, m’interroge sur le sens de la vie, le sens de ma vie. Durant ces instants de grâce,
j’apprécie particulièrement me sentir au plus proche du parquet, du sol. Je me roule,
littéralement, par terre. Sur un sol dégueulasse, mon pyjama comme serpillère, du couloir
jusque dans la cuisine.
140. C’est le nombre de centimètre que fais mon lit dans sa largeur. C’est aussi le
nombre de centimètre que j’ai sauté en tentant un saut de biche par-dessus. J’ai failli me casser
le bras.
1. C’est le nombre de minute que je passe chaque soir à ma fenêtre pour applaudir toutes
ces personnes qui chaque jour se rendent indispensable pour nous tous. Et puis surtout parce
que c’est le moment où je vais pouvoir me défouler, claquer des mains, crier peut-être. Voir des
voisins, voir du monde, ensemble. Incroyablement en rythme et solidaire. Nous sommes en
guerre dirait l’autre… Et c’est ce qu’il a fallu pour que les gens se rencontrent : Mettre une
barrière d’un mètre entre chacun de nous. 1 minute, c’est aussi le temps qu’il me faut pour
réaliser que je suis une grosse hypocrite, que c’est un peu facile de taper dans ses mains à heure
fixe quand on a rien d’autre à foutre, c’est peut-être un peu tard pour être reconnaissant, et
surtout comme d’habitude, ma démarche aura beau être belle, elle ne changera rien. Parce que
je ne suis pas une citoyenne exemplaire en temps de confinement, parce que mon hygiène de
vie laisse à désirer, et puis surtout parce que j’en ai marre. Et puis, merde. On fait au mieux. Je
ne sais jamais si je dois mettre des gants quand je vais faire les courses. Je n’ai pas de gel
hydroalcoolique. Parfois je touche les poignées parce que « j’oublie ». Il m’arrive de tousser
dans mes mains parce que mon coude n’est pas disponible. Je sors « courir » alors que je n’ai
jamais fait ça de ma vie. Je me fais livrer des sushis. En bref, je fais partie de ces infâmes
pourritures que l’on lynche désormais. Mais au moins, je ne fais pas de provisions comme si
c’était la fin du monde, d’ailleurs, je dois faire face à ma propre pénurie de papier toilettes.
Nous essayons tous de gérer au mieux, nos émotions et notre ennui exacerbé par l’omniprésence
de l’information.
Je ne suis pas un héros, un héros. Et c’est Balavoine qui le dit.
4. C’est le nombre de personnes que nous sommes à vivre sous le même toit en ce
moment. Je peux plus les sentir. J’ai envie qu’ils s’en aillent au moins autant que j’ai envie
qu’ils restent. Je les supporte plus mais je ne pourrai pas non plus m’en passer. J’envie notre
poisson rouge qui a la capacité d’oublier en seulement un seul tour de bocal. Je suis au 17ème
tour de l’appartement et la seule chose que j’ai oublié c’est ma maturité.
25. C’est le nombre d’heures de séries merdiques, poubelles télévisuelles, en tout genre
que je mate par semaine alors que j’avais promis de profiter de tout ce temps à tuer pour regarder
quelques classiques, lire, m’enrichir. Et pas que de gras.
Et 38 c’est le nombre de fois que j’ai du voir Apocalypto. Refaire l’intégrale du film à
la fenêtre pour les voisins, évidemment en string de guerrier. Gagner le surnom de Biche en
Plein Elan. Digne fille de Patte de Jaguar. Être fière. Rire. Seule. Se dire qu’il faut vraiment
arrêter de regarder ce film et se demander pourquoi on l’aime tant, un peu comme…
8. Femmes. Non seulement le film mais aussi les 8 chansons. A écouter dans le noir.
Mais éviter d’enchaîner avec la playlist de Barbara. Il y a des risques d’idées noires.
3. Le nombre de douche que je prends par semaine. Alors que la plupart des gens lavent
leur chaussures et l’emballage de leur courses dès qu’ils rentrent chez eux. On va pas se mentir,
depuis que je n’ai plus à interagir avec d’autres humains, ou entretenir mes relations sociales
en me rendant un minimum présentable, je me laisse un peu aller. Je suis carrément en roue
libre. Et je vous ferai croire que c’est par soucis d’économie de l’eau, d’écologie, que nenni.
Mais je vous rassure, je respecte les mesures barrières basiques. Me laver les mains, je n’ai pas
attendu que ce soit à la mode, je le faisais déjà en 2019. Le paradoxe d’un confiné, je n’ai
jamais eu les mains aussi propres et les cheveux aussi sale.
6. C’est le nombre de fois où je tombe, je me cogne, je me fais mal, bêtement, chaque
jour. J’ai quelques performances inoubliables en terme de chute. Dans ce domaine, je suis une
référence. J’ai lancé ma propre catégorie aux jeux olympique de roulades dans la baignoire.
19. L’heure de ma sieste préférée de la journée. Cette sieste est dangereuse, une véritable
roulette russe. Parfois je me réveille 4h plus tard, et je suis bien plus fraiche que certains matins.
Dommage il est déjà 23h. Et la journée est fini. Heureusement, demain sera exactement la
même.
7. Mon nombre de repas par jour. Petit-dej, brunch, repas de midi, collation de 14h,
goûter, apéro, dîner, bonus pour le bouillon de poule avant d’aller se coucher. Mes aventures à
moi : tester les boites de conserves que je n’ai jamais osé goûter, par dégoût ou par respect
pour moi-même. Cette boite de cassoulet qui gît dans le rayon presque vide du Lidl m’inspire
une véritable épopée gastronomique.
Mon petit-dej, repas le plus important de la journée, celui d’un grand sportif, alors que ma
seule activité physique de la journée consiste à sortir de mon lit. M’extirper de la couette,
maudire cette fenêtre qui s’est encore ouverte toute seule dans la nuit. Me détester d’avoir
encore laissé les volets ouverts. Se dire qu’on va aller courir. Et puis finalement, manger des
haricots à la tomate, à même la boite.
120. Le nombre de messages que je devrais envoyer pour m’excuser à des tas de gens,
parce que je ne leur réponds jamais. Parce qu’ils me manquent. Parce que je pense à eux. Et
maintenant que du temps, je n’ai plus que ça, je n’ai plus d’excuses pour ne pas être là.
19. Parce qu’il le faut. Parce que c’est le chiffre star de cette période. Comme quoi, se
souhaiter la bonne année pendant 1 mois, ça n’engage en rien. Une bonne raison pour arrêter
de faire ça. 2020, l’année du vin... Enfin, du virus, l’année du Covid-19.
25. Le nombre de jour qu’il reste. Comme un animal en cage. Je pense aux nones, aux
moines, aux prisonniers. Et puis inévitablement, à toutes les stars de télé-réalité qu’il faudrait
faire canoniser. Je me sens emporté dans le Truman Show, et je ne peux pas le contrôler.
C’est peut-être aussi le moment rêvé pour repenser le zoo, se mettre à la place des animaux.
Qu’on captive, qu’on réprime, qu’on confine.
0. La valeur de cette nouvelle. Une de plus dans le flot des histoires de confinement.
La même que celle de milliers de gens. On s’ennuie, on s’occupe comme on peu, on essaye
des nouvelles choses, on se dit que c’est l’occasion de gratter du papier, d’y coucher ses
pensées… Parfois on a peur, et puis on a hâte, de se retrouver en terrasse. Parce qu’il fait
beau, parce qu’il fait soif.
La vie, Dis quand reviendras-tu ?
- Pénélope Mécreant
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