N59: Petit Guide à l'Intention des Utilisateurs de Chaises de Bureau

MANUSCRIT N°59
C'était le lendemain de...
Adulte
3ème PRIX
LAURÉAT

PETIT GUIDE A L'INTENTION DES UTILISATEURS DE CHAISES DE BUREAU

« C'était le lendemain de ce matin-là ; le soleil… » 
Elle referma son ordinateur d'un geste sec. Le soleil. Quelle idée de toujours vouloir décliner le soleil à tous les rayons. Peut-être pour compenser le fait qu'il ne brille pas à tous les coins de rue. Déjà que certains n'ont pas la lumière à tous les étages. 

Que de banalités. 

Même ce geste, refermer son ordinateur, était le fruit d'une impulsion parfaitement banale. Combien d'écrivains, de pseudo-écrivains, d'étudiants fatigués, de personnages de film lassés, lascifs, prélassés, mélassés, de professeurs consternés, ont-ils rabattu l'écran de leur ordinateur contre le clavier afin d'ôter de leur vue l'objet de leur panique, la question sans réponse, la réponse sans fondement, l'absence d'idées, d'inspiration, de lumières ? 
La technologie au service du spleen. 
Et ça suffit avec la lumière, flûte. 

Surtout ne pas s'adosser avec langueur contre le dossier de sa chaise de bureau. La chaise de bureau est une présence tout à fait austère dès qu'elle cherche à exister ailleurs que dans son environnement naturel. Yet here we are, ce monolithe de cuir et d'accoudoirs protubérants occupe la moitié de la surface de son salon ; d'ailleurs, quel besoin d'orner une chaise d'accoudoirs dignes de sièges d'avion ? Les cadres commerciaux jouissent-ils réellement du bien-être supposément procuré par l'armure en mousse massive qui leur redresse le dos, leur cale les bras, leur aligne la nuque ? Il faudrait y ajouter deux petits aiguillons de métal comme chez le dentiste, qui viendraient de chaque côté étirer les commissures. Le sourire permanent et sans effort.

Rigolo d'avoir une chaise de bureau mais pas de travail. 

Surtout ne pas soupirer en étirant les bras au-dessus de la tête ou en les laissant pendre derrière les accoudoirs. Surtout ne pas prendre une gorgée de café (dieu, le café), regard dans le vague et sourcils légèrement froncés. Surtout ne pas alimenter l'image consensuelle de l'écrivain blasé. Heureusement, elle ne fume pas. 

Son dernier entretien d'embauche avait été digne des meilleures chaises de bureau : placide, administratif, conforme. Le recruteur avait lui-même eu des tournures délicieusement accoudoirs. 

« Merci, on vous rappellera. » 

Elle avait retenu un hoquet de souris, serré la main qu'on lui tendait. Main moite, poigne ferme -peut-être que l'une était censée compenser l'autre ? Doigts légèrement enflés, boudinés, trahis par l'alliance enfoncée trop profondément dans la peau de la phalange devenue blanche. Le recruteur l'avait congédiée silencieusement, d'un demi-sourire rapide comme une virgule. Ou alors il avait un tic. Le syndrome de la joue-qui-tressaute. Elle y avait répondu d'un hochement de tête (très administratif, le hochement de tête), ajusté la bandoulière de son sac sur son épaule (en langage bureau, signifie « je me prépare pour le métro ») alors que la porte du recruteur se refermait (en langage bureau « d'accord, profitez-bien, et surtout ne retenez pas le chemin »).

En économie, l'employeur est celui qui fait demande de travail. Cette demande est satisfaite par les employés qui, eux, ont du travail à offrir. Monde du travail : univers où les demandeurs ont un contrôle absolu sur le destin des offreurs. 
Absolu. Pouah. Pourquoi s'imagine-t-on qu'il suffit de sertir n'importe quelle maxime bidon d'un adjectif suintant le grandiose pour la rendre valable ? Radical. Entier. Suprême. Plénier. Exclusif. Complet. Total. Absolu. Brut. Latitudinaire. Emblématique. Souverain. Rien que des adjectifs éminemment R.E.S.P.E.C.T.A.B.L.E.S.  

Elle s’autorisa un tour de manège, à genoux sur le siège, les bras emmêlés dans les accoudoirs. C’était peut-être ça, l’atout secret des chaises de bureau. La récréation du cadre commercial : deux fois par jour, seul dans l’open-space, musique de fête foraine à fond dans les écouteurs. Cravate anthracite, costume noir, chaussures italiennes, bras levés, mèche au vent, dans un tourniquet frénétique entre deux conf-calls. Encore un tour ! Regarde, papa ! Je peux avoir une pomme d'amour, après ?

Elle souleva de nouveau l’écran de son ordinateur de la pointe d’un ongle. Surtout ne pas effrayer le soleil, il risquerait de se faire aspirer par un nuage dans sa fuite.


« C’était le lendemain de ce matin-là ; le soleil… 
Le soleil était porté disparu. Selon le rapport de police, il avait été vu pour la dernière fois à l’angle d’un lampadaire. Après avoir rebondi plusieurs fois contre le verre moucheté de crottes de puces et esquissé un entrechat autour de l’ampoule, le soleil avait disparu dans le feuillage d’un peuplier. Interrogé par le commissaire, le peuplier en question avait déclaré : « C’est un habitué. Il passe souvent aux alentours de cinq heures du soir. Ensuite, il part saluer le toit des camionnettes, puis il va boire le coup de l’étrier dans l’abreuvoir des chevaux du voisin. Donc ce soir-là, je ne me suis pas inquiété quand il est parti. Il avait l’air en forme. » Plusieurs témoins affirment l’avoir surpris à leur fenêtre en train de caresser la tête de leur chat avant de déguerpir. » 


« C’était le lendemain de ce matin-là ; le soleil… 
Le soleil brille d’un éclat presque aussi puissant que celui de vos dents. Le dentifrice Ultra-White, fabriqué à partir d’une molécule collectée spécialement pour vous par Hélios en personne juste avant que son fils ne se sproutche lamentablement à bord de son char, garantit une blancheur aveuglante.
Découvrez aussi la cire dépilatoire Icare, qui… »

Elle laissa retomber l’écran à peine soulevé, se vautra béatement dans le cuir de vachette. Elle n’aimait pas spécialement écrire.


« C'était le lendemain de ce matin-là ; le soleil… 
...le soleil avait eu l'insolence, l'indécence de s'inviter au bal. Ce saligaud, dans son éclatante gloire, brunissait les joues des passants ragaillardis par son retour. Ce lâche s'était laissé engloutir tout l'hiver par la grisaille, déchiqueter par les nuages, avaler par la nuit. Tout l'hiver, la lune avait volé la vedette à ses rayons rabougris, et il n'avait pas fait le poids. Maintenant que le ciel était bleu, laissant toute latitude à qui voudrait en occuper les sphères, le soleil s'était empressé de crier « Prem's ! » et avait récupéré sa juste place au firmament des grands astres. Elle leva les yeux vers le ciel à s'en aveugler.*Son fiancé s'était éteint la veille, vers neuf heures du matin. Trois ans plus tôt, le soleil s'était immiscé sous sa peau et y avait élu domicile. Ils avaient essayé de le chasser à coups de laser, mais le soleil était resté. »  

Non, certainement pas. Le roman autobiographique, idéal pour qui n'a ni goût, ni imagination, ni histoires à raconter. 
Elle enfouit son visage dans le dossier. Les chaises de bureau ont ce don extraordinaire de ne jamais changer d'odeur. Quelles que soient les effluves auxquelles elles sont exposées, elles conservent un parfum de neuf. Même la cuisson de chou ou de sardines dans la cuisine, juste à côté, n'en avaient pas eu raison. Elle détestait ça, d'ailleurs. Les aliments qui sentent. Heureusement qu'on ne lui en réclamait plus. 
Elle bâilla à pleines mâchoires. Mmh. La chaise de bureau peut aussi faire matelas. Elle s'était déjà endormie entre ses bras, en pleine journée. Le cuir noir attirait la chaleur et le soleil avait tapé comme un dégénéré. La bronzette en dormant. Elle avait roupillé deux heures, et avait été réveillée par la sensation d'un pouce qui traçait doucement le contour de ses joues. 


« C'était le lendemain de ce matin-là ; le soleil… 
Le soleil allait encore frapper. Après un hiver à se terrer dans son antre et à peaufiner son plan, il était de retour, plus fort que jamais. Il avait passé l'après-midi à guetter, tapi derrière une barre d'immeubles. Il attendait son heure, celle où il pourrait lancer des rayons-rasoirs au ras de l'horizon. Sa cible se prélassait sur une chaise longue : un homme, la trentaine, corpulence moyenne, cheveux clairsemés, assez naïf pour croire que des lunettes noires suffiraient à le protéger. Signe particulier : néant. 
C'était compter sans Super-Total. Au moment où le soleil allait fondre sur sa victime, Super-Total, cape et cheveux au vent, se jeta au devant des rayons qu'elle bloqua d'un champ de force indice 50 000. Le soleil, reconnaissant son ennemie jurée, plongea derrière une rangée de voitures dans un halo enragé... » 

Elle bâilla. Le cuir grinçait. Elle bâilla encore, ferma les yeux. 

Le lendemain, elle ignora ostensiblement -pourquoi ostensiblement ? Elle ignora, c'est déjà bien assez – son ordinateur abandonné sur un coin de table. Il n'avait plus de batterie. Bien fait. Au supermarché, elle racheta du dentifrice, des croquettes pour chat, du café, des ampoules. 
Sur le chemin du retour, elle sentit une légère chaleur lui tapoter le sommet du crâne. Le soleil avait finalement répondu aux avis de recherche, et lançait de faibles rayons obliques à travers les feuilles d'un peuplier. Elle mit la main dans son sac, en tira un tube jaune format familial; elle ne sortait jamais sans crème solaire indice 50. Elle usait un tube par mois, c'était son trente-sixième.

- Emma Klein

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