N58: Produire de la chaleur par combustion: l'incinérateur
MANUSCRIT N°58
C'était le lendemain de...
Adulte
2ème PRIX
2ème PRIX
PRODUIRE DE LA CHALEUR PAR COMBUSTION: L’INCINÉRATEUR
C'était le lendemain de ce matin-là ; le soleil étirait ses tendres rayons
frissonnants. Les fenêtres qu'il touchaient se couvraient instantanément
d'une buée rosée, encore teintée des couleurs de la nuit. Dans la cour
d'un immeuble, un chat levait son museau vers lui, tentait de laper ses
premiers éclats. Une odeur de café chaud monta jusqu'à lui, lui
arrachant un bâillement à le faire sortir de la mer. Il était levé. Dans sa
tasse préférée, une cuillère achevait ses ablutions matinales… L'air de la
nuit avait glacé l'atmosphère ; il allait en avoir, du travail, pour
réchauffer tout ça !
Elle pose son crayon, froisse la feuille presque blanche. C'est vraiment
trop nul. Ce matin-là ? Quel matin ? Il pourrait s'agir de n'importe quel matin
du monde, là. Il ne manque plus que le chant des oiseaux, la danse des souris,
et Disney va venir frapper à sa porte pour lui réclamer les droits. Et puis le
soleil n' « étire » pas « ses tendres rayons frissonnants ». Le soleil, déjà, c'est
un astre. Une espèce de grosse boule de lave en fusion dont dépend la vie et
qui va finir, un jour où l'autre, par cramer la Terre. Rien à voir avec un dieu
bienveillant à tête de gosse. L'image lui est venue pendant qu'elle écrivait et
lui a fait poser son crayon avec dégoût. Une tête de bébé hilare et démesurée,
comme dans les dessins animés pour enfants. Elle n'a jamais compris cette
manie de tout personnifier sous prétexte de rendre les choses plus
abordables. Mais bon, elle ne peut pas juger, elle n'est même pas capable
d'écrire une nouvelle pour adultes. Elle pivote son tabouret d'une vingtaine
de degrés vers la gauche, la feuille serrée dans sa main droite, lève son bras
au-dessus de sa tête, ferme un œil et envoie d'un mouvement précis sa boule
de papier dans la corbeille, déjà débordante de brouillons froissés. La feuille
atterrit en équilibre sur le haut de cette montagne branlante. Voilà, ça c'est
une réussite ! Pourquoi s'embêter à essayer de gribouiller des inepties quand
elle aurait pu rivaliser avec les plus grands basketteurs de poubelle du
monde ? Son téléphone vibre. Il est midi, son frigo est vide et ses placards
aussi. Elle a repoussé ses courses le plus longtemps possible, a mangé du riz
nature pendant trois jours mais là, elle n'a plus le choix. Elle veut se lever, se
tape la tête contre le plafond. Ça lui arrive tellement souvent qu'elle ne se fait
plus de bosses.
Dehors, elle ne croise personne, même pas un rat. En sortant du
supermarché avec son sac à dos rempli à ras bord et ses deux sacs de courses,
elle s'insulte tout haut. Le retour va être pénible. Elle le sait, pourtant. Elle
attend trop longtemps, de n'avoir plus rien à manger, puis elle va dévaliser le
magasin et son retour s'apparente à un chemin de croix. C'est tellement
douloureux qu'il lui faut une semaine pour s'en remettre. Le souvenir de son
calvaire la poursuit, elle repousse l'instant fatidique où il lui faudra ressortir.
3/6
Et puis elle s'affame, elle n'a plus le choix, et la boucle infernale recommence.
Aujourd'hui, il n'y avait plus de sel en rayon, ni de gâteaux. Ça tombe plutôt
bien, elle va en profiter pour commencer un régime. Sur la route du retour,
elle s'arrête sur un banc pour souffler. Un pigeon descend de son arbre pour
venir quémander quelques miettes. Il semble en bonne santé, sautille sur ses
deux pattes et agite des ailes aux plumes fournies, grises. Elle lui offre un
croûton. Ça faisait un moment qu'elle n'avait pas croisé d'oiseau. Elle
approche sa main, le pigeon s'envole. Évidemment, ce n'est pas un chat. Elle
reprend ses sacs. Le soleil a disparu, elle ne sera pas chez elle avant la nuit.
Quand elle arrive devant son appartement, la sirène retentit. Juste à
temps. Elle accroche les sacs de courses à la poignée de sa porte, plonge ses
mains dans ses poches. Ses clés n'y sont pas. Dehors, le lampadaire s'éteint,
plongeant son couloir dans le noir. Pourquoi ne laisse-t-elle pas ses clés
toujours au même endroit ? Si elles ont glissé au fond de son sac à dos, elle est
bonne pour une amende, au moins. Ses voisins sont très à cheval sur le
couvre-feu. Trois locataires de l'immeuble ont déjà fini en garde-à-vue sur
leur dénonciation, et un propriétaire a été obligé de vendre.
« Eh merde ! Quelle galère, ces clés ! Jamais là où on les a laissées ! »
Elle crie un peu trop fort, essaie de mettre le ton. Les voisins ont
parfois des problèmes d'audition. Une perte de clés, ça peut arriver à tout le
monde, non ? Elle espère acheter cinq minutes de sursis avant leur coup de
téléphone à la police, s'ils n'est pas déjà passé. Elle empoigne son sac à dos, le
secoue, espérant déceler un cliquetis salvateur. La poche extérieure s'ouvre,
et les clés sautent de leur cachette pour atterrir sur le paillasson. Voilà, elle
les avait juste rangées. La porte est ouverte aussi vite que l'obscurité totale le
permet, les sacs traînés dans l'entrée. Elle veut se redresser, se tape la tête
contre le plafond. Elle glisse les clés dans leur pochette fixée au mur, retire ses
gants, les pose, enlève ses surchaussures et son masque, s'extirpe de sa
combinaison et fourre le tout dans l'incinérateur. Elle passe dans son studio,
4/6
referme la porte blindée qui sépare son espace de vie de l'entrée.
L'incinérateur se met en route. Elle sent la chaleur envahir l'appartement
tandis qu'elle savoure sa douche. C'est la seule chose qui la pousse à sortir –
outre la nécessité de ne pas mourir de faim –, la perspective d'une longue
douche chaude à son retour, et du chauffage pendant trois jours. La demande
en énergie des incinérateur a provoqué une telle augmentations des besoins
que des mesures de restrictions ont dû être mises en place. Ça ne la dérange
pas. Les nouveaux plafonds sont bas et elle est devenue très forte en
subtilisation de plaids. Elle les vole dans son supermarché, sans scrupule, et
refait son isolation avec. A présent, son studio ressemble à une cabane
d'enfant, celles qu'on construit sous la table du salon. Elle aime bien. Chaque
quartier a son magasin assigné. Le sien est à trois heures de marche. Ça vaut
bien une ou deux couvertures. De toute façon, il n'y a plus de petites
enseignes à défendre.
Dans leurs sacs à résistance thermique, ses courses abandonnées dans
le sas se stérilisent. Elle pourra les récupérer demain. Ce soir, ce sera au lit
sans manger. Elle s'en fiche, elle a de l'eau chaude. Et sans doute un sachet de
thé oublié quelque part.
Une crampe d'estomac la tire du lit très tôt, le lendemain matin. Elle
déverrouille la porte du sas, se brûle les doigts en attrapant les anses encore
chaudes de ses sacs. Un petit-déjeuner gargantuesque l'attend.
Ce n'est pas le lendemain de ce matin-là. Seulement un lendemain
ordinaire. Le lendemain de ce matin-là, personne n'avait ouvert ses volets
pour chercher le soleil. Les gens s'étaient précipités dans les magasins,
plusieurs épiceries avaient été mises à sac, des marchés entiers s'étaient
écroulés sous la pression de la foule. Il y avait eu beaucoup de morts. Elle, elle
était restée terrée dans son appartement, rideaux tirés, lumières éteintes.
Aucune nouvelle dans les médias, son téléphone s'obstinait à lui montrer des
vidéos de chats et de gens déguisés en chat, entrecoupées par des pubs pour
5/6
la dernière montre connectée. Les cours des bourses étaient indisponibles.
Une fois cette première purge passée, la survie s'était organisée à une vitesse
impressionnante. Les appartements avaient été coupés dans tous les sens
pour accueillir les survivants des zones les plus sinistrées, des sas avaient été
construits, des incinérateurs fabriqués. Tout avait fermé.
Enveloppée dans un plaid, elle engloutit ses œufs cuits dans le sas avec
des saucisses reconstituées. Aujourd'hui, elle n'aura pas à pédaler pour
recharger son téléphone. Elle jette un coup d’œil à sa corbeille pleine de
boules de papier froissé. « Le lendemain de ce matin-là, le soleil… ». C'est bien
son problème. Elle n'arrive pas à penser à d'autres matins que ce matin-là.
Tous les autres lui semblent banals. Rien à raconter, rien à se souvenir. Elle n'a
pas envie d'en parler. D'autres l'on déjà fait. Elle n'écrira pas son histoire.
On sonne. Elle se lève, se soulève, plutôt. Personne ne prend le risque
de rendre des visites. De toute façon, c'est interdit. Elle range ses courses de
la veille à quatre pattes. Les voisins ont dû appeler, finalement. Elle a oublié
de racheter du beurre. Sa porte d'entrée craque sous la pression d'un bélier.
Ils auraient pu utiliser un passe-partout, c'est la moindre des politesses. Du
fond de son sac à dos, elle extirpe un plaid bleu canard. Il ira très bien avec
ses yeux.
- Clara Dupont
Commentaires
Enregistrer un commentaire