N56: Zoom sur le confinement

MANUSCRIT N°56
C'était le lendemain de...
Adulte

ZOOM SUR LE CONFINEMENT

C’était le lendemain de ce matin-là ; le soleil était déjà haut dans le ciel, mais Céline ne s’intéressait plus à ce genre de détails, insignifiants en cette période de confinement. Elle tenta de se lever de son grand lit, posa un pied par terre puis l’autre, poussa sur ses deux jambes et… 
« Aaaaaaaaïe, mes jambes ! », elle cria, « Quelle idée d’avoir décidé de me mettre au sport ! ». Hier matin, elle avait suivi un entraînement intensif d’une demi-heure qu’elle avait trouvé sur YouTube, vous savez, ceux des filles super belles avec un corps sorti d’une imprimante 3D après avoir subi cinq heures de retouches Photoshop ? Ce genre d’entraînement. Sauf que Céline, elle, c’était loin d’être une sportive, et Photoshop elle s’en servait surtout pour effacer les cernes de ses photos de vacances sur la plage, qu’elle publiait sur Instagram quand elle se sentait un peu seule. Elle marcha jusqu’à la cuisine, découvrant pour la première fois tous les muscles qui étaient impliqués dans cette activité pourtant si basique, regarda sa montre, puis se dit : 
« Bon trop tard pour le petit-déjeuner, tant pis, c’est pas comme si j’avais besoin de beaucoup d’énergie pour la journée, euh demi-journée qui m’attend. »
« Driiiiiiiing » ; 
« Oh mais qui ose m’appeler si tôt ?! » Elle décrocha son portable, énervée que quelqu’un trouve ça légitime de téléphoner à 13h30. 
« Allo ! » 
« Céline, tu te connectes pas là ? Y a cours je te rappelle ! » 
« Pauline ? Pourquoi t’es en numéro caché ? » 
« T’es pas au courant ? Ils nous espionnent, ils écoutent nos discussions au téléphone pour trouver plus vite les gens qui ont le virus !» 
« Oui parce que c’est sûr qu’en te mettant en numéro caché, le FBI il te trouvera jamais. T’es pathétique de croire à ces trucs-là, meuf. Bref, dis à la prof que j’ai eu une panne de métro. »
« Céline, ton excuse débile elle est plus trop crédible depuis que les cours sont sur Zoom. » 
« Bah je sais pas alors, dis-lui que j’ai oublié mon mot de passe. » 
« Bon allez dépêche, et n’oublie pas de t’habiller cette fois… » 
« Très drôle, salut. »

Pour Céline, ces cours sur Zoom étaient un vrai supplice. Le confinement, encore, elle pouvait faire avec (en remerciant bien celui qui avait inventé Netflix), mais la fac par internet, c’était abuser. Déjà, tout le premier quart d’heure se résumait à « Vous m’entendez ? Est-ce que vous m’entendez ? Ah par contre je ne vous vois pas, moi. Comment on fait déjà pour que vous voyiez mon écran ? Quelqu’un m’entend ou je parle dans le vide ??» Insupportable. Et puis ce qu’elle aimait, Céline, à la fac, c’était les pauses café avec ses copines ; les cours c’était pas trop son truc. Mais bon, il lui fallait ce diplôme, et vite, alors pas le choix. 
« Driiiiiiiing » ; 
« Oh mais c’est qui, ça, encore ?? », elle décrocha, 
« allo ! » 
« Céline, chérie, comment tu vas ? Ça fait longtemps qu’on s’est pas parlé ! »
« Papa, on s’est fait un Zoom pendant une heure et demie hier… J’ai cours, là. » 
« Bon alors je nous prévoie une nouvelle réunion Zoom ce soir à 18h. Je t’envoie l’invitation par mail, ne sois pas en retard ! Bisous!» 
« Non attends je… » Trop tard, il avait raccroché. Ding, un mail. Zoom par-ci, Zoom par-là, c’est limite si c’était pas le créateur de Zoom qui avait inventé le Coronavirus pour qu’on utilise son fichu programme. Et pourquoi Zoom et pas Skype, déjà ? Enervée de si bon matin, Céline enfila un tee-shirt (le même depuis une semaine – à quoi bon changer si on ne voit personne ?) et se connecta au cours d’Histoire de la Gastronomie Chinoise. « Si quelqu’un fait encore une blague sur les chauves-souris je le tue », murmura-t-elle en ouvrant sa caméra.

Un mois de confinement plus tard. 

« Un, deux, trois, quatre ! Allez les filles, on y va ! Si moi je le fais, vous pouvez le faire aussi ! On rentre bien le ventre et on pousse sur les bras ! » La Barbie de la vidéo YouTube donnait vraiment envie de lui ressembler. 
« On voit que tu viens pas de te taper un hamburger, toi », lui répondit Céline à travers l’écran. 
« J’en peux plus » souffla-t-elle avant de s’écrouler par terre. 
« Je réessaierai demain. » 
« Driiiiiiiing » ; 
« Merde, le rendez-vous Zoom ! », sursauta Céline. 
« Allo papa ? Oui, je suis là, j’ai juste un léger problème de connexion, ça devrait se régler dans quelques minutes… » 
« T’as vraiment beaucoup de problèmes de connexion en ce moment, t’as appelé ton fournisseur internet ? ». Son père jouait le jeu.
« Oui oui, ils sont juste débordés en ce moment avec le confinement et tout… C’est bon, tu me vois, là ? » 

Deux mois de confinement plus tard.

« Un, deux, trois, quatre ! Allez les filles, on y va ! Si moi je le fais, vous pouvez le faire aussi… » 
« Tu parles, toi tu faisais déjà des abdos dans le ventre de ta mère » grogna Céline à la Barbie-YouTube. Mais elle avait décidé qu’elle sortirait de ce confinement avec une taille de jean en moins, donc elle devait continuer. 
« Driiiiiiiing », sauvée par le gong. 
« Allo ? » 
« Céline, il est 19h05, je t’attends sur Zoom, je t’ai envoyé un mail… » 
« Je peux pas là, je suis en plein milieu de mon entraînement quotidien ! Et ensuite je dois me faire à manger, puis diner, j’ai plein de devoirs, et c’est sans parler du linge que je dois étendre… Papa je suis débordée là ! » 
« Je vois que le confinement te réussit, c’est bien. Profite, il paraît que c’est bientôt fini. Demain 9h alors ? Je t’envoie l’invitation par mail, bisous ! » 
« Non attends papa je… » Mais trop tard, il avait raccroché. Ding, un mail. 
« Il perd pas une seconde… », pensa Céline. 
« Bravo les filles, on l’a fait ! Vous avez été géniales, comme d’habitude ! » dit la Barbie. 
« Oups, quel dommage », se dit Céline, 
« j’ai tout raté… Tant pis, je réessaierai demain. J’ai bien mérité une bonne pizza après tant d’efforts ! » Elle composa le numéro de sa pizzeria préférée. 
« Allo, oui bonsoir, je voudrais une livraison s’il vous plaît… » Après avoir regardé sept épisodes de Friends, elle s’endormit, affalée devant sa télé, le carton de la pizza renversé par terre. 

« Driiiiiiiing » ; 
« Allo ? », répondit-elle, à moitié endormie. 
« Papa ? Non je peux pas là, je suis en cours sur Zoom… » 
« Tu dois être la seule parce que le confinement s’est terminé hier et les cours ont repris dans les établissements ce matin. J’en connais une qui a bien profité de sa dernière journée à la maison. » 
« Hein ? Mais de quoi tu parles ? On s’est parlé hier soir… » 
« Non, Céline, on s’est parlé avant-hier soir et tu ne m’as pas répondu hier matin. Il est temps de se réveiller maintenant, miss Belle au bois dormant. » 
« Ding-dong », on sonna à la porte. 
« Ding-dong, ding-dong, ding-dong, ding-dong, ding-dong », la personne s’impatienta
« Eh, oh ! J’arrive ! On se calme, là ! » Céline ouvrit la porte. 
« Céliiiiiiiiine, tu m’as trop manquée ! » Pauline lui sauta au cou. 
« Allez viens, on va être en retard en cours ! », elle cria, tout excitée. 
« Vas-y sans moi, dis à la prof que j’ai oublié mon mot de passe… », répondit Céline, encore en pyjama et pas très bien réveillée. 
« Pffff t’es bête. Allez, à toute ! » 
« On se retrouve à la pause café ! », cria Céline alors que Pauline entrait déjà dans l’ascenseur. Céline ouvrit son placard, en sorti son jean préféré, l’enfila et… 
« Nooooooon, je rentre plus dedans ! » s’exclama-t-elle tout haut. 
« Foutue BarbieYouTube, je savais bien qu’ils servaient à rien, ses entraînements ! Tellement une perte de temps. » Elle mit un autre jean puis alla se faire deux tartines de Nutella.

- Marion Kern

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