N46: Conarvirus
MANUSCRIT N°46
Récits et aventures d'un confiné
Adulte
LAURÉAT
LAURÉAT
CONARVIRUS
Récit et aventure extra-ordinaires d’une confinée.
« Oyez ! oyez, braves gens ! avis aux populations ! attention, message
important pour votre sécurité et celle du monde ! le « terrible conarvirus »
sévit sur la planète, partout en même temps, des coins les plus reculés et isolés
jusqu’aux mégalopoles ! »
Message diffusé à intervalles réguliers par mégaphones roulants, volants sur et
au-dessus du globe, pour informer, avertir les peuples de la présence
indésirable et vicieuse de ce virus.
« Rentrez chez vous au plus vite et n’en bougez plus ! plus personne dehors !
jusqu’à nouvel ordre ! Interdiction absolue d’entrer en contact avec qui que ce
soit ! tout contrevenant sera passible, au choix, d’électrochocs pour le mettre
au pas ou cent coups de fouet bio pour les végétaliens, assortis d’une amende
bien assaisonnée.
CONFINEMENT GENERAL, TOTAL ET MONDIAL.
A bon entendeur, salut ! »
Je suis entrain de randonner dans la campagne lorsque j’entends ce message.
Apeu-peu-apeurée, te-rrrrrro-ricée, pââ^^-nikée, je trem-emble comme une
feuille, mon sac trrrai-sausau-te sur mon dos, mes bâbâ-tons trépignent, mes
grôles su-sursautent, mes dents clac clac clac jouent aux osselets, mon cerveau
se likêkê-fie et mes tifs se ba-barrent avec cou-courage. Je me retrouve
presque en kit.
Con-fi-ne-ment, ça veut dire quoi ?
Je verrai ça plus tard, si j’arrive à rentrer
dans ma carrée ! Me voilà en pleine nature, loin de chez moi et il faut vite partir
sans croiser personne, passer inaperçue.
Réfléchir… vite et bien…
Je vais me déguiser en animal, avec des végétaux, des écorces, et emprunter
les traboules campagnardes, je vais faire de mon mieux pour sauver ma peau et
arriver à bon port.
Je casse des branchettes, j’arrache des tiges que je coince dans mes fringues et
mon bagage, je lie des feuillages sur ma tête, je ramasse des morceaux
d’écorce que j’attache avec de grandes herbes à mes chaussures. Et me voilà
bien fondue dans le paysage. Plus de temps à perdre.
Je file. Je fonce. Je cours. Dans les champs. Je passe les routes. Comme un
éclair. Invisible. Pour ne pas être repérée. Je traverse. Rase les haies. Et pan ! ça
siffle. A mes oreilles. Donc mon camouflage. Fonctionne bien ! On a dû me
prendre. Pour un lièvre. Pouh ! Je n’en peux plus de cette course effrénée. Oh !
une petite cabane d’enfant ! végétale, elle est bienvenue, sur mon parcours,
pour me reposer un instant, boire un canon et manger un quignon. Et je
reprends mes jambes à mon cou. J’évite les gens discrètement. L’instinct de
survie me fait battre des records, si bien que je m’éclate contre ma porte !
OUF, SAUVEE !
Je retrouve mes facultés, voyons « confinement », confire, confiner, confier,
confit…hum, le confit, j’adore ça. La Rousse va certainement tout bien
m’expliquer. Ça veut dire…me conserver en confit, en marinade dans le sucre
ou le sel, en restant planquée dans un lieu restreint, chez moi, dans mon
intimité à qui me confier, sans sortir, ni voir, ni joindre personne…ça demande
de l’imagination…de la réorganisation…de la patience…de l’énergie. C’est une
question de vie ou de mort !
Heureusement que je suis conservatrice et prévoyante. Avec les matériaux que
j’ai en stock, je vais pouvoir établir quelque chose de valable et sécurit. Je
commence à clore et calfeutrer toutes les ouvertures pour éviter d’attirer ce
micro-organisme avec cartons, tissus, plaques diverses, rayonnages que je
visse, colle, perce. Et je me prépare à construire un cabanon à ma dimension
pour cette retraite temporaire, j’espère ! J’assemble plusieurs planches que je
cloue, de la laine de verre très épaisse pour l’isolation et l’isolement, des
panneaux de plâtre fixés solidement et englués pour boucher tout interstice où
s’engouffrer. Je fabrique une solide porte capitonnée et jointée. Et voilà mon
abri ! Pour mes besoins, je fais un trou dans une cuvette que je raccorde à
l’évacuation. Je relie un tuyau au robinet pour boire sans me déplacer.
J’entasse des victuailles pour un certain temps. Je recouvre le sol de sel et de
sucre, j’installe un sommier et un matelas, j’apporte couvertures et oreiller. Et
très important, je prévois de quoi écrire et un poste de radio pour un minimum
d’infos et de distraction. J’investis aussitôt mon antre que je verrouille ! J’ai
l’impression de me cloîtrer pour suivre un séminaire ecclésiastique. Je vais
mettre à profit cette période afin qu’elle soit le moins désagréable possible. Me
recentrer…revenir à l’essentiel. Et me voilà parfaitement confinée, selon les
directives, contre un germe microscopique qui tient en respect la planète
entière !!!
Ah, ah ! J’imagine des régiments du satané virus plaqués contre les murs
extérieurs, sur les dents, déterminés à en découdre avec moi, à s’insérer dans
la moindre fissure du bâtiment, dans la moindre faille de ma part, ils tapent du
pied, car s’ils ne se ruent pas sur moi, ils sont morts ! mais si c’est le contraire,
c’est moi qui suis morte !
Je suis INVINCIBLE, VINCIBLE, CIBLE, BLE…
« I will survive !, la la la la la » je chante avec Gloria
« s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! » j’entonne avec feux Johnny et Hugo
« Et je danse danse danse » avec Lova
« c’est la fête » avec Fugain
« sur la plage abandonnée » avec B.B.
C’est l’euphorie, l’exaltation.
C’est sympa d’être tranquille chez soi, quelquefois !
Je vais manger, me gaver afin que « conarvirus » ne trouve plus de place pour
se loger dans mon corps, je vais me saouler pour le noyer, je vais poser des
pièges partout pour le coincer, je vais faire le maximum pour le démotiver...
Dring ! oh ! je l’avais oublié celui-là. Non, ! je ne bouge plus de là, je ne réponds
pas ! vu les progrès fulgurants de la technique ; de jeunes génies, très malins,
très intelligents et très malveillants vont bien se débrouiller pour faire passer
les maladies, virus et autres bactéries par les fils, les ondes. Tu peux toujours
sonner ! je n’existe pour personne, et surtout pas pour ce sale guerrier.
Quelques jours passent sans accroc, je rêve, je dors, j’imagine, et surtout j’écris
tout ce qui se présente à mon esprit, contes, histoires, réflexions, mon
témoignage, des passages de ma vie…
Un matin, je suis réveillée par un concert de bruits, ça tape, ça cogne, ça
vrombit, ça tambourine contre les volets, les portes, quel vacarme ! je hurle
pour être entendue.
« Si vous êtes des cambrioleurs, barrez-vous, rentrez chez vous comme les
autres, vous allez me contaminer, c’est interdit de circuler, confinement oblige,
revenez dans deux mois ! en attendant, prenez soin de vous. »
Et crac ! la porte est défoncée !
Et mon repaire fracassé à coups de burin !
« Au secours, au secours ! »
Je m’enfuis dans une autre pièce. Je m’affuble de casque de moto, masques
chirurgicaux, de ski, gants de boxe. Me voilà bien protégée. Prête à l’attaque et
à me défendre.
« C’EST QUOI CETTE PAGAILLE, CE DEBARQUEMENT ? »
Je suis atterrée par ce que je vois. Une délégation d’extra-terrestres, relookés
en intervenants sur site nucléaire, combinaisons intégrales, jet décontaminant,
casques transparents et un peu déformants au travers desquels j’ai quelques
difficultés à reconnaître des voisins, deux gendarmes, deux ambulanciers, a fait
une violente irruption dans ma maison. Ils ont détruit mon entrée avec leurs
barres de fer et leurs masses. La porte gît, là, par terre, déchiquetée. J’en reste
abasourdie, sur le cul.
« Mais je ne veux pas partir, j’ai tout aménagé pour être confinée ! je ne suis
pas malade, je fais tout pour l’éviter ! »
« Nous avons vu tout fermé depuis quelques jours, vous ne répondez pas à
notre appel, vous n’ouvrez pas, vous ne donnez pas signe de vie, nous avons
donc avertis la sécurité et la santé, nous voulons vous secourir car nous devons
prendre soin d’autrui, des personnes qui vivent seules, du troisième âge… »
Je suis ivrrre de colèrrre. Une rrrage féroce et incontrôlable s’empare de moi !
Tout en les frappant comme un forcené, je vocifère, je beugle d’une voix
tonitruante :
« Bande d’enfoirés, pourquoi vous venez me faire chier ? j’ai pris mille
précautions pour rentrer rapidos et discrétos, j’obéis aux instructions au doigt
et à l’œil, je m’isole selon les règles, je n’emmerde personne. Et un troupeau de
connards demeurés vient me casser ma baraque et me contaminer pour me
faire crever dans d’horribles souffrances. C’est un vrai bordel ce confinement !
vous n’avez rien compris, armée de couillons ! »
Je m’abats sur eux comme la misère sur le monde, je leur saute dessus,
j’attrape leurs armes, j’envoie dans leur sale gueule tout ce que j’ai sous la
main, je donne des coups de boule, de pieds, je veux les étrangler…tant et si
bien que les gendarmes arrivent à me maîtriser et l’ambulancière m’envoie une
flèche calmante.
Et me voilà au frais et à l’ombre, en cellule de dégrisement.
- Eliane Marmonier
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