N17: Récit d'un confiné

MANUSCRIT N°17
Récits et aventures d'un confiné
Adulte

RÉCIT D'UN CONFINÉ

Le lundi 16 mars au soir, le président a annoncé le confinement pour le lendemain à partir de midi. En cause, le Corona virus renommé ultérieurement Covid 19. Je n’ais pas réalisé tout de suite ce que ça signifiait. Pour sortir de chez soi il faut établir une « Attestation de Déplacement Dérogatoire » en précisant le motif. Etant retraité, je ne peux invoquer le motif travail, reste « Les achats de première nécessité dans des établissements autorisés ». principalement les commerces alimentaires Un copain sympa m’a envoyé le formulaire type que je m’empresse de recopier sur papier libre.

L’après midi, je me fais une autorisation de déplacement pour aller faire quelques courses chez Botanic. Surprise, dans le rayon alimentaire, il ne rets que quatre carottes et un chou rouge. La caissière, me dit que ce matin le magasin était bourré !

D’un seul coup, je peux repeindre mon agenda en blanc. Contraste total avec la semaine précédente, où j’ai enchaîné tractage sur les marchés le matin, tractage à la sortie des écoles primaires l’après midi et « Porte à Porte » de 18h00 à 19h30 sans parler des réunions de campagne le soir. 

Du coup, je reprends ce qui est normalement ma routine quand il n’y a pas de campagnes électorales, mais que je ne respectais pas tous les jours de toute façon. Levé à 7h50 pour écouter Charline sur France Inter, radio, petit déjeuner et toilette entre huit et neuf heures, séance de yoga et méditation zen de neuf à dix heures. Ensuite je me connecte pour lire les couriels arrivés depuis la veille, ce qui prends plus ou moins longtemps. Ensuite je fais un peu de grec moderne, mais maintenant mon cours hebdomadaire du jeudi matin est suspendu. Stavrina m’a bien proposé un cours en Skype, mais je n’ais pas de caméra et puis c’est trop désincarné. Les ateliers d’écriture du mercredi soir passent eux aussi à la trappe, ainsi que la danse grecque du samedi. Quand on y ajoute les réunions ponctuelles, ça commence à faire pas mal de blanc.  

Heureusement, les premiers jours nous avons droit à un temps magnifique de début de printemps et je lis au soleil dans le jardin après le déjeuner. Quelle chance d’avoir une grande maison et un grand jardin. Je pense à ma fille confinée avec son chéri dans un appartement de 80 mètres carrés et surtout à ma sœur aînée qui commence à déprimer confinée dans sa chambre dans son EPHAD. Le confinement a aussi de bons cotés, il n’y a plus aucun bruit de circulation à l’exception d’un bus de temps en temps, on profite pleinement du chant des oiseaux. Autre avantage, les insupportables démarchages téléphoniques ont cessé. Ce qui m’agace en revanche, c’est de devoir remplir une attestation dérogatoire pour aller acheter du pain deux fois par semaine.

Les marchés ouverts, décision stupide, ont été interdits par des gens qui n’ont jamais du y faire leurs courses, pour penser que les grandes et petites surfaces sont moins confinées qu’eux. Heureusement, le paysan qui vient normalement au marché du mardi, a proposé de faire de la livraison à domicile. C’est une voisine qui centralise les commandes qu’il faut passer le samedi, ça permet aussi de garder le contact en restant à bonne distance. Il y a maintenant un mois que nous sommes confinés. Dimanche dernier, le douze avril, les cloches ont sonné pour célébrer la Pâques, mais les églises sont restées fermées. 

Confronté à tout ce temps libre à domicile, je décide de m’occuper un peu du jardin. Il y a des mois (des années ?) que, hors la terrasse que je tonds trois ou quatre fois par an, je laisse tout pousser. Les trois quarts du terrain sont couverts d’une vraie jungle. Je décide d’y consacrer une heure et demi chaque jour. Sécateur et égoïne, gants de jardinage pour les ronces, je taille, je coupe et j’entasse les branchages car il n’y a plus d’accès à la déchetterie. Jour après jour le tas monte, c’est en mètres cubes qu’il faut maintenant l’estimer. Et pourtant, je ne vois toujours pas le mur de clôture ! Il y a maintenant six semaines que nous confinons. Mon débroussaillage porte ses fruits, je viens de toucher le mur du fond et j’ai redécouvert qu’il y avait une porte métallique donnant directement sur la forêt.. Il doit y avoir 25 ans que je ne l’avais pas vu. Elle est, bien sûr, abominablement rouillée mais la clé est encore dans la serrure. Après de nombreuses injections de WD 40 dans la serrure et dans les gonds, et un ponçage en règle de la clé je suis arrivé à ouvrir la porte. La tentation est forte de faire un tour en forêt, ce serait étonnant de tomber sur des gendarmes. Pour une première sortie, je me contente de faire quelques pas en terre inconnue. La végétation est beaucoup moins dense que chez moi. Il y a même une amorce de sentier. Mais il se fait tard, et bien que nous soyons passés à l’heure d’été (pour la dernière fois ?) je préfère remettre la première ballade à demain.

C’est donc le vendredi premier mai, qui, c’est historique, se fera sans défilés, que je me suis aventuré dans la forêt, Je suis parti en fin de matinée après ma séance de zazen, ayant mis dans mon sac à dos une bouteille d’eau, deux œufs durs, un morceau de fromage, du pain et quelques fruits, muni de mon bâton de marche (un solide bambou coupé dans mon jardin). Je respire à fond, je ressens une impression de liberté qui s’accentue quand j’ai clairement dépassé le kilomètre qu’octroient certaines préfectures. L’air est pur, le ciel d’un bleu profond, une pie s’envole bruyamment, un merle lance des trilles, j’entends un ruisseau qui coule. Mon regard est attiré par des champignons blottis au pied d’un chêne. Après un examen attentif, je pense que ce sont des ceps et j’entame la récolte. Je repars, un lièvre détalle sous mes pieds, je débouche sur une clairière où coule un petit ruisseau, sûrement un affluent de la rivière qui passe à un kilomètre de chez moi. 

L’endroit me semble propice pour pique-niquer, les ceps sont si frais que j’en croque deux, puis je m ‘allonge pour une petite sieste. J’ai du m’endormir vraiment car quand je me réveille le soleil est en train de baisser. Je réalise soudain que c’est un bruit de voix qui m’a réveillé, je rassemble rapidement mes affaires et j’ai juste le temps de ma cacher derrière un gros rocher qui se révèle être l’entrée d’une grotte avant que deux gendarmes à cheval ne débouchent dans la clairière.
— Encore une fausse info, dit le plus grand, sûrement un voisin jaloux.
— Oui dit l’autre, je ne vois pas pourquoi un gars qui a un grand jardin irait se perdre en forêt.

Et piquant des deux les gendarmes d’éloignent. 
Je me dis que je l’ais quand même échappé belle. J’ai un peu de mal à retrouver mon chemin, j’ai comme l’impression que le sentier a changé. Je finis quand même par retrouver la porte de mon jardin. Elle est fermée à clé, je suis pourtant sûr que je ne l’avais pas fermée, d’ailleurs je n’ais pas la clé sur moi. Je longe le mur du jardin et finit par arriver au portail de la maison. Je suis à peine rentré chez moi que je vois déboucher les deux gendarmes à cheval. Presque simultanément j’entends le haut-parleur d’une voiture de police qui passe au ralenti. Elle délivre un étrange message «Millième jour de confinement, la dotation hebdomadaire de nourriture est en cours de distribution. Récupérez-là aussitôt. Il est rappelé que toute personne vagabondant hors de son domicile d’attribution sera abattu sans sommation ». La voiture est passée, je jette un coup d’oeil dans la glace de l’entrée. J’ai du mal à me reconnaître, je suis barbu. C’est vrai que les lames de rasoir ne sont pas reconnues comme prioritaires, pourtant ce matin je n’étais pas barbu. J’entends un coup de gong, je regarde par la fenêtre de la cuisine, je vois qu’un camion conduit par un homme en scaphandre vient de déposer avec un bras articulé un colis devant ma porte. Je récupère le paquet, il contient sept gros biscuits gélatineux. J’ai faim, je prends un des biscuits et je le mange. On dirait du mastic. Je m’endors presque aussitôt.

Quand je me réveille le soleil commence à baisser sur l’horizon, c’est un bruit de conversation qui m’a réveillé, je me dissimule et vois passer deux gendarmes à cheval, comme dans le rêve étrange que je viens de faire. Je rassemble mes affaires et prends le chemin de mon jardin. Je suis à peine rentré que je vois passer les deux gendarmes à cheval. Je vide mon sac à dos sur la table de la cuisine. En voyant les champignons, je me demande s’ils n’auraient pas provoqué ce rêve étrange.

- Alain Nérot

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Bienvenue sur le "Singe à Plume"

Ma musaraigne, par SamElsa Pivo